mercredi 13 avril 2011

FRÈRE SCUBILION

Jean-Bernard Rousseau
Frère Scubilion, Frères des Écoles Chrétiennes, Bienheureux
1797-1867

13 avril

Né dans une famille extrêmement pieuse, Jean-Bernard Rousseau ne semblait avoir d’autre destinée que celle d’entrer en religion. Il vient au monde le 22 mars 1797, en pleine tourmente révolutionnaire, dans l’Yonne, pays d’origine de sa mère. Mais qui donc est ce Jean-Bernard Rousseau que les Réunionnais avec une familière vénération appellent Frère Scubilion.
Depuis son enfance, Jean-Bernard aspire à la vie religieuse, il prie pour connaître les souhaits de Dieu le concernant. L’heure de la Providence va bientôt sonner et ce sont ses compatriotes qui lui indiqueront la route à suivre. Le jeune homme part au début du mois de novembre 1822, pour se consacrer à Dieu dans la vie religieuse. La Maison-Mère et le Noviciat des Frères des Ecoles Chrétiennes sont installés depuis janvier 1821, à Paris. C’est là qu’un an plus tard, le 9 novembre 1822, alors qu’il est âgé de 25 ans, que Jean-Bernard Rousseau se présente avec un cœur simple et confiant pour y faire l’apprentissage de sa vie future et trouver la joie dans le sacrifice de lui-même. Six semaines plus tard, à Noël, l’aspirant est jugé digne de recevoir l’habit religieux : la soutane noire et le rabat blanc. Il s’appellera désormais Frère Scubilion, pour servir son Dieu fidèlement durant 45 ans. Le jeune Frère Scubilion est un novice peu ordinaire. Alors que les autres commencent péniblement l’apprentissage du bien, il est déjà d’une vertu éprouvée. Sa longue retraite est le prélude d’une belle et sainte carrière apostolique.

PREMIERS PAS DANS L’APOSTOLAT

De 1823 à 1833, le Frère Scubilion va s’occuper de différents travaux et réalise enfin ses rêves d’apostolat auprès des enfants. Ces années d’enseignement étaient pour lui lumineuses et douces. De jour en jour, il conforte sa vocation, elle qui répond si bien à ses aspirations. Le 27 septembre 1827, le Frère Scubilion se consacre à Dieu pour toujours, en prononçant ses vœux perpétuels. Chaque jour de sa vie, à l’enseigne de Jésus, il répétera : « Ma nourriture est d’accomplir la volonté de mon Dieu ». Sa vertu était telle qu’on l’appelait déjà « le saint Frère ». Dans son désir grandissant d’apostolat, il lui fallait un horizon plus vaste et d’autres climats. Nuit et jour il est tourmenté par la pensée de procurer la gloire de Dieu dans les missions lointaines. Enfin, le 9 mars 1833, les désirs missionnaires du Frère Scubillion sont exaucés. Il est désigné pour se rendre à l’île Bourbon. Le 20 avril 1833, le navire « le Commerce » emporte vers Bourbon, le Frère Scubilion, avec ses deux compagnons : le Frère Jean de Martha, futur Provincial de l’océan Indien et le Frère Vétérins. C’est le 14 juillet, après quatre-vingt-cinq jours de voyage, que le Frère Scubilion arrive en rade de Saint-Denis. Le cœur débordant de joie et de reconnaissance, et le front rayonnant des ardeurs de sa foi, il salue Bourbon et s’offre totalement à Dieu : « Rien ne m’attache en ce monde et je suis prêt à tous les sacrifices pour le bien des âmes et la plus grande gloire de Dieu. »Le Frère Scubilion a 35 ans. Le 18 novembre 1833, il voit accourir près de lui, un peu intimidés et inquiets, 25 petits Réunionnais de Saint-Benoît. Les écoliers, heureux de se sentir entourés par une paternelle tendresse, font des récits enthousiastes de ce qui se passe dans leur classe. Ils parlent de leur Frère Scubilion avec une affection qui gagne les hésitants, et bientôt 125 nouveaux élèves accourent à l’école des Frères et la remplissent de leurs cris joyeux. Cependant la tâche des maîtres n’est pas facile. Partout l’éducation a été un art délicat. Elever un enfant, cultiver son esprit, exciter son effort, est un travail qui impose un dévouement de chaque instant. A Bourbon, cette œuvre paraît plus ingrate encore et les tourments du Frère semblent être plus grands. Les enfants ont la mémoire courte. Ils apprennent facilement, et oublient de même. Les moindres difficultés les rebutent. Certains enfants éprouvent le dégoût pour l’étude, et une paresse plus résistante à l’action du maître. Les punitions ne font point d’effet sur eux, au contraire, elle les révoltent et les découragent. Jeune, vigoureux et d’une activité incessante, le Frère, devant les difficultés de son apostolat auprès de ses élèves de Saint-Benoît et de Saint-Paul, et sous l’ardent soleil des tropiques aurait pu se fâcher. Mais depuis longtemps, à l’exemple du saint évêque de Genève et par le travail incessant de la grâce divine de son âme, le Frère Scubilion est devenu le plus doux et le plus patient des hommes pour gagner ses élèves à Jésus-Christ, convertir les pêcheurs et édifier son prochain par ses grandes vertus. Avec tous, le Frère Scubilion est d’une douceur incomparable. Il évite les sautes d’humeurs et n’est jamais en colère inutilement. Tout entier à Jésus-Christ, le Frère Scubilion est tout entier à ses élèves et ne vit que pour eux. L’action du Frère est patiente, discrète, et elle atteint le but poursuivi. Aussi, il a donné à son Institut plusieurs jeunes gens de Saint-Paul et de Saint-Benoît. En 1836, à son départ de cette dernière ville, il peut laisser sa classe à un Réunionnais qu’il avait formé, lui confiant, comme le testament de son cœur, les petits enfants qu’il aime.

“UN RÔLE IMPORTANT DANS L’EMANCIPATION DES ESCLAVES : APOTRE DES NOIRS”

A l’époque du Frère Scubilion, il y avait à Bourbon, environ 60 000 esclaves. Ces pauvres gens appartenaient à leurs maîtres et ceux-ci les employaient dans les champs à la culture de la canne à sucre, de la girofle, de la vanille, du café ou dans les sucreries. A cette époque, l’esclavage était sacré au yeux des habitants de l’île. Ils le regardaient comme nécessaire au bien-être et au développement du pays. Mais en réalité, cette servitude contenait une menace pour l’avenir. Déjà, en 1811, une révolte d’esclaves avait éclaté à Saint-Leu, et partout où elle passait, les maisons et les magasins étaient enfoncés et pillés, des crimes affreux commis, avec une horrible barbarie. Les esclaves voulaient à tout prix leur émancipation et les plus audacieux préparaient dans l’ombre un soulèvement général par l’assassinat. Il était urgent d’assurer la sécurité et la prospérité de l’avenir par la moralisation des Noirs. Seule la religion est capable d’opérer avec bonheur une telle transformation. Mais au début, quelques colons seulement comprennent cette nécessité d’appeler à la vie chrétienne et à la civilisation les humbles et les petits qui les entourent. Alors les Frères trouvent dans leur foi assez de courage pour créer, après les classes du jour, les catéchismes du soir. La commune de Saint-Leu vend tous ses esclaves pour avoir l’argent nécessaire à la construction de ses écoles, et le 6 octobre 1841, on voit les disciples accompagner leurs premiers élèves, auxquels ils venaient de donner leurs premières leçons. Le Frère Scubilion est arrivé à Saint-Leu le 17 novembre 1843. La venue de cet humble religieux est une récompense pour cette ville si généreuse, et une bénédiction pour les pauvres Noirs dont la vente permet de les confier à des mains sûres et exercées. Les Noirs sont nombreux à Saint-Leu, car sur cette commune se trouvent les plus riches plantations de café du pays. Ce milieu est de plus assez favorable à l’évangélisation. Quand le Frère Scubilion commence son catéchisme du soir, il recueille les fruits de la première prédication du père Monnet. Mais le Frère veut élargir son action. Il y a des Noirs qui veulent s’instruire, mais ils rencontrent dans la volonté de leurs maîtres une chaîne qui les rive à un labeur excessif. Le Frère Scubilion se fait leur avocat. C’est le soir que sa classe devient le refuge, le port où abordent les deux ou trois cents esclaves que sa foi a réunis. Habitués à parler aux enfants, guidé par son zèle, le Frère Scubilion trouve du coup, sans hésitation, le genre qu’il faut prendre pour être utile à ces élèves improvisés. Toutes les séances de catéchismes sont entrecoupées d’histoires captivantes et surtout de chants religieux. C’est ainsi que le Frère Scubilion avait préparé à Saint-Leu plus d’un millier d’esclaves au baptême et à la première Communion. L’esclave devenait par le Christ et dans l’eau baptismale le frère de son maître. C’était le grand jour, l’aurore de leur résurrection sociale. Quand, le 20 décembre 1848, Sarda Garriga, le gouverneur de l’île, proclame, au nom de la France, l’affranchissement général et immédiat des esclaves, cette transition de la servitude à la liberté s’accomplit sans secousse, sans violence, sous les auspices de la religion. Le bonheur de tout un peuple qui passe de l’esclavage à la liberté ne se décrit pas. « Grand Merci, le bon Dié ! Grand Merci, le bon Dié ! « Tel était le cri qu’on entendait sortir de toutes les bouches de ces nouveaux hommes de Bourbon.

“DE LA POSSESSION A SAINTE-MARIE EN PASSANT PAR SALAZIE : LE FRERE SCUBILION POURSUIT SON APOSTOLAT”.

L’émancipation de 1848 ne termine pas le travail civilisateur. Beaucoup d’esclaves ont échappé à l’action du catholicisme, parce qu’ils étaient trop éloignés des centres d’instruction religieuse et surtout parce que la volonté des maîtres était contraire. La commune de la Possession désire avoir des Frères pour son école et l’apostolat des Noirs. Le Frère Scubilion était tout désigné par la réputation de sainteté qui s’était attachée à son nom, et le 10 septembre 1850, il arrive à la Possession pour se dévouer sans compter à cette œuvre de rédemption. Le Frère crée une école du soir, et comme autrefois le Bon Pasteur, il va chercher les brebis perdues dans les ravines profondes. Le sourire qui illumine à la fois ses yeux et ses lèvres, est si compatissant, que les Noirs étonnés, s’attachent au bon Frère et se montrent désireux de le revoir. Il leur enseigne la doctrine catholique, mettant leur pensée en harmonie avec la sienne. Le champ cultivé par le Frère Scubilion porte une récolte généreuse. Les noirs se convertissent en foule, ils vivent chrétiennement ; quelques-uns même pratiquent les plus difficiles vertus. Les Blancs réticents deviennent meilleurs. L’église se repeuple et la paroisse de la Possession se renouvelle. En quittant la Possession, le Frère Scubilion se rend à Saint-Denis. Toujours content, le Frère se voit confier le temporel de la maison. Chaque soir, à l’heure du catéchisme, il retrouve sa vigueur apostolique et son ardente charité pour instruire les noirs, ses plus chers amis de l’île. c’est ainsi que, pendant un an, il embaume de ses vertus et réjouit de son sourire, cette maison principale de Bourbon. Le 25 avril 1856, le Frère arrive à Salazie dans l’intérieur de l’île. Ce village possédait depuis 1852, un établissement où les Frères faisaient l’essai d’une école d’arts et métiers. Mais dans cette école, le serviteur de Dieu était chargé de la surveillance des élèves. C’est à Sainte-Marie que Dieu conduit son élu et que celui-ci, projette ses feux les plus purs. Le Frère Scubilion a 60 ans. Depuis 24 ans, il enseigne à la jeunesse à Bourbon ou catéchise les Noirs, et ce labeur le vieillit. Cependant le Frère Scubilion souffre de n’avoir pu enseigner le catéchisme aux enfants. Mais bientôt il répand sur les déshérités de la vie ses trésors de tendresse qu’il avait réservés. Cependant sa charité se tourne également vers les engagés de bonne volonté. Il emploie avec ces derniers les mêmes méthodes qu’à Saint-Leu et à la Possession, et elles produisent le même succès. Le Frère accomplit à Sainte-Marie de nombreux faits dont la chapelle de Notre Dame de la Salette et l’église de Sainte-Marie. Ce religieux si oublieux de lui même et si près de Dieu par la grâce, entoure de son affection et d’une exquise amitié ceux au milieu desquels il vit : Frères, élèves, esclaves… Mais le cercle qui enveloppe le serviteur de Dieu ne rétrécit pas son cœur et ses rêves d’apostolat. Il franchit les limites de Sainte-Marie et de Bourbon, et s’étend au-delà des mers jusqu’à Madagascar. Son ambition tenace est d’aller un jour avec ses Frères ouvrir une école pour les petits Malgaches. L’heure du salut a sonné. Le 16 août 1860, Ranavalona 1ere , la vieille reine sanguinaire de Madagascar, meurt à l’âge de 84 ans. Son fils Rakou-Nd-Radama qui lui succède, fait appel à des missionnaires, et donc le 7 novembre 1866, les frères Gonzalvien, Yvon et Ladolien partent pour Tananarive. Quelque temps plus tard, le Frères Scubilion les rejoint. Pendant ces longues années d’un labeur si continu, le Frère Scubilion n’a jamais été sérieusement malade, occupé du matin au soir, auprès des enfants, et les premières heures de la nuit avec le catéchisme des esclaves. C’est à Saint-Denis où il se rend pour sa retraite annuelle que le Frère ressent les premières atteintes du mal. A la suite d’une neuvaine, il se trouve radicalement guéri. Le Frère Scubilion reprend, plein de joie, le chemin de Sainte-Marie où son arrivée est triomphale. Il se remet à ses occupations ordinaires mais la maladie n’a pas disparu. Le Frère Scubilion commence à aller à Dieu de toute son âme. Les habitants de Sainte-Marie sont désolés à la pensée de perdre « leur saint, leur vieux Frère « , et chaque jour, ils accourent en grand nombre s’informer de son état, obtenir même la faveur de le revoir. Malgré toutes les prières et les espoirs des siens le frère Scubilion s’éteint le samedi 13 avril 1867, à six heures du matin à l’âge de 70 ans. Dans ses 45 années de vie religieuse il en aura passé 35 à Bourbon. Quelques instants après le décès du Frère, Sainte-Marie se plonge dans le deuil et la consternation. Le corps du Frère revêtu de ses habits religieux, est exposé dans la chapelle de la communauté. Chacun veut voir une fois encore ce visage et s’agenouiller auprès de cette couche funèbre. Un défilé ininterrompu de fidèles de tout rang et de tout âge vient prier auprès du cher défunt et surtout se recommander à lui. Le corps du digne religieux devient aux yeux de chacun, une relique qu’il faut honorer et une richesse qu’il faut conserver avec grand soin. Les funérailles ont eu lieu le 14 avril, dimanche des Rameaux. Une foule immense et recueillie accourt de toute l’île afin d’escorter le cercueil de l’humble religieux. Cette confiance ne s’est jamais affaiblie. On voit toujours des pèlerins venir au cimetière de Sainte-Marie ou au mausolée de Saint-Denis, pour prier et demander des faveurs. Le frère Scubilion, grâce à l’expansion de l’institut des Frères des Ecoles Chrétiennes dans le monde entier, est connu en France, au Canada, aux îles de Madagascar et Maurice…

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