mercredi 9 mars 2011

JOHN OGILVIE

Jésuite, Martyr, Saint
1580-1615

10 mars

Jean Ogilvie était issu des comtes d'Angus. Au XVIe siècle, le chef de la famille, lord Ogilvie, est rangé parmi les barons catholiques du Nord, avec cette mention, « puissant et belliqueux », magnarum virium et bellicosum. Jean Ogilvie naquit à Drum en 1580, d'un prêtre protestant qui le fit élever dans la religion calviniste. A l'âge de douze ans, le goût des voyages l'entraîna hors de l'Écosse, et sa préoccupation déjà très vive des questions religieuses le conduisit dès lors à interroger les plus doctes personnages en France, en Allemagne et en Italie. Cependant il se trouvait amené presque au scepticisme et dans un grand découragement. Il en sortit en se faisant catholique, et dès l'année 1596 il entra au collège des Ecossais, à Louvain, d'où il passa à Ratisbonne et à Olmütz. Il fut reçu au noviciat de la Compagnie de Jésus à Brunn. En 1613, il fut ordonné prêtre à Paris et, après vingt-deux années d'absence, il rentra dans son pays sous le nom de Watson. Il se rendit chez son frère qui était hérétique. Il passa six semaines dans le nord, puis revint à Edimbourg, où il passa l'hiver chez William Sinclair, avocat au Parlement. En 1614, il fit un voyage à Londres et dès le mois de juin il était de retour à Edimbourg, où il se livra au ministère apostolique. On a conservé les procès-verbaux de l'interrogatoire de plusieurs personnes poursuivies pour avoir entendu la messe du Père Ogilvie. Ils mentionnent, comme ayant entretenu des rapports avec le jésuite, le comte d'Eglinton, lady Maxwell, sir James Kneilland de Monkland, David Maxwell, William Maxwell de Cawglen, John Wallace de Corsflat, John Mayne, Marion Walker, Robert Heygate, Sainclair. Un des témoins du procès de canonisation affirme que, « peu avant son arrestation, le Père Ogilvie avait reçu à Glascow cinq abjurations ». Calderwood dit « qu'à Glascow, Ogilvie reçut dans l'Eglise nombre de jeunes gens et beaucoup de personnes du meilleur monde ». Au commencement d'octobre, Ogilvie vint à Glascow et il fut vendu le 14 du même mois, à l'archevêque de Glascow, par le traître Adam Boyd.
Ici commence le récit adressé par le martyr à un de ses amis.

Mon ami[1],
Pax Christi.
Tu remettras cet écrit au Père Recteur du premier collège de Jésuites que tu rencontreras, tu le prieras d'en faire tenir des copies en bon état au Père Général Claude Aquaviva, et de prier pour moi. Le danger d'être apprehendé m'empêche de recopier, d'écrire, de corriger et d'ajouter beaucoup de faits. Mes frères voudront bien excuser mes erreurs, les corriger et prier pour Jean Ogilvie et ses compagnons de captivité pour la Foi.

Au lecteur catholique,

Pax Christi.

“Il y a six mois j'arrivai à Glascow afin de tirer cinq personnes de l'hérésie, et, la messe achevée, dès le lendemain je fus livré par un de ceux que je devais agréger à l'Eglise, par un homme riche et de bonne maison, qui m'avait été recommandé de divers côtés en qualité de catholique et cherchant depuis longtemps l'occasion de rentrer dans le sein de l'Église. J'avais marqué à cet homme un rendez-vous pour l'instruire. Vers quatre heures du soir, je me promenais sur la place, en compagnie du fils aîné du magistrat de la ville ; sur un signe du traître, un gentilhomme, qui était au service de l'archevêque, accourt vers moi. Cet homme, qui est grand et vigoureux, m'ordonne d'aller trouver son maître.
Je m'imagine que ce maître, c'est le shériff, le neveu du traître, chez qui nous nous étions donné rendez-vous, et je réponds que j'irai volontiers ; puis je me dispose à le suivre. Mais le fils du juge s'y oppose et veut m'entraîner chez lui, malgré le serviteur de l'archevêque. Pendant que je cherche à les mettre d'accord, un attroupement de soldats et de passants se forme autour de moi. On se jette sur mon épée, on me pousse, on m'entraîne. Je me demande ce qu'on me veut ; savent-ils ce qu'ils font ? Ces hommes se sont pris de querelle, moi je n'y suis pour rien. En deux mots, je me sens soulevé par le flot du peuple, et suis comme porté dans une maison voisine sur les épaules du juge. On m'enlève mon manteau. Je refuse alors d'avancer sans mon vêtement. Chacun m'offre le sien, mais c'est le mien que je veux, et on finit par me le rendre. Je me récrie alors sur la barbarie de ce peuple de furieux, et je les menace de dénoncer au monde entier ces procédés sauvages et sommaires. Pendant ce temps on court avertir le pseudo-archevêque, qui se trouve dans un autre quartier de la ville, et on lui dit que ses envoyés sont tués, que l'on s'égorge et que toute la ville est soulevée.
A cette nouvelle, l'archevêque convoque les barons et les nobles qui se trouvent en ville et, s'en faisant cortège, arrive à la place. Il trouve tout ce tumulte apaisé et demande où je suis. Il fait déjà nuit. On lui répond que je suis chez le magistrat élu ce jour-là. Il s'y rend avec sa suite et, m'apercevant entre le mur et la table, me fait signe de venir à lui. J'obéis, mais lui me frappe à la joue en me disant : « C'était par trop d'audace à vous de venir dire vos messes dans une ville réformée. » Je lui réponds : « En me frappant vous agissez non comme un évêque, mais comme un bourreau. » Il semble que l'on n'attende que ce signal : c'est alors un déluge de soufflets qui s'abat sur moi; on m'arrache la barbe, on me déchire la figure à coups d'ongles jusqu'à ce que le comte Fleming, saisi d'horreur, mette un terme à ces violences, par persuasion et par force. Alors, tandis que j'étais à peine revenu de l'émotion causée par ces coups, on donne l'ordre de me fouiller et de me deshabiller. Aussitôt quelques individus commencent à le faire. Au moment où ils vont m'arracher le dernier vêtement, rappelé à mes sens par la pudeur, je m'écrie : Misérable ! que fais-tu là ? Ne sais-tu pas, si tu es homme, que je suis fait comme toi ! On m'enlève mon bréviaire et un compendium de questions controversées ; on me vole l'or et l'argent que j'avais renfermés dans deux bourses séparées, ainsi qu'une
petite boîte en argent, une pierre de Bezoar et une pierre qui me servait à cacheter mes lettres. Le lendemain on s'empara de mon cheval à l'auberge, on mit la main sur les vêtements sacerdotaux ainsi que sur des lettres du Pere Patrice [Anderson] contenant la liste des objets restés en Ecosse appartenant aux Jesuites et du Pere Murdoch contenant une liste de noms. Si un traître n'avait pas parlé, jamais on n'aurait trouvé ces papiers, mais un Français révéla le secret[2].
On me menaça des extremités[3]. Je ne fis que rire des menaces, des grimaces et des injures. On me menaça du cippus (le filet) . Je le sollicite. On refuse invoquant l'humanité. Je réponds : Mentir n'est point faire acte d'humanité. Pourquoi promettez-vous ce que vous ne donnez pas ? Le geôlier déclare que je suis étonnant : les autres prisonniers, dit-il, n'ont pas coutume de provoquer le magistrat au châtiment, c'est tout le contraire. Je réponds : Et ils font sagement, ceux dont la prison est un sujet de honte ou de regret, qui redoutent d'être pris et châtiés. Mais moi je me glorifie et mon châtiment m'es un triomphe. Il me dit là-dessus : « Fais attention à ce que tu fais et à qui tu parles. » Je réponds : « J'y ai pris garde, et toi, ferme mon cachot et va dormir jusqu'à demain. » Il s'en fut.
Le lendemain[4], on me conduit au palais épiscopal[5], qui est rempli de barons et de ministres : on y avait déjà mandé deux membres du Parlement. J'y suis introduit, tout malade des coups reçus la veille et dominé par un tremblement nerveux.
[Au banc des juges siégeaient : John Spottiswood, archevêque de Glascow ; le comte d'Argyle, les lords Kilsyth, Fleming et Boyd, le laird de Minto, sir George Elphingstone, le prévôt James Hamilton et les baillifs Bell, Braidwood et Colin Campbell.]
Les ministres me pressent de questions sur l'équivoque dans les serments et sur la restriction mentale ; je réponds vivement (c'est le seul moyen de venir à bout de ces enragés) et nous nous échauffons de part et d'autre, jusqu'à ce qu'ils en aient assez et rougissent d'avancer des choses qu'ils ne peuvent soutenir. On me demande si je suis de condition noble : « Oui, leur dis-je, comme mes ancêtres.
— Avez-vous dit la messe sur les terres du roi ? »
Je réponds : « Si c'est là un crime, il est inutile de me faire jurer ; c'est chose à prouver par témoins.
— Aussi bien, prouverons-nous que vous l'avez fait par le témoignage de ceux qui vous ont vu.
— Si ces attestations vous suffisent, répliquai-je, que voulez-vous de plus ? Quant à moi, je verrai ce que j'aurai à faire, et si je dois adopter ou combattre leurs dépositions.
— Êtes-vous prêtre?
— Prouvez que j'ai dit la messe, vous aurez par là-même prouvé que je suis prêtre.
— Quel est votre nom ?
— Pourquoi me demandez-vous cela ? Si je suis suspect, dites de quoi vous m'accusez, prouvez votre dire par témoins; mais je n'ai pas assez à me louer de vous, pour vous faciliter la besogne. Je dirai ce que la loi m'oblige à dire, rien de plus.
— Reconnaissez-vous le roi ?
— C'est un fait que Jacques VI règne en Écosse. » A ce moment je fus fort inquiet ; mais eux, qui ignoraient la procédure, ne savaient comment avancer. « Jurez, me disent-ils.
— Et pourquoi voulez-vous que je jure ?
— Afin que ceux qui sont ici, de par le roi, pour vous juger, sachent si vous avez conspiré contre l'Etat. Disculpez-vous donc par serment, ou bien nous vous considérerons comme coupable. »
Je réponds : « C'est pécher que de jurer en vain. C'est violer le précepte : Tu ne prendras pas le nom de Dieu en vain. Or c'est précisément ce que je ferais, si j'allais sans raison prendre Dieu à témoin de mon innocence, sachant qu'aux yeux de la loi, ce recours à Dieu ne peut me servir de rien. En effet, dans les causes criminelles, la loi ne permet pas de déférer le serment à l'accusé, et elle a raison, car l'intérêt de la conservation pousserait beaucoup d'hommes à se parjurer et à perdre leur âme en sauvant leur vie. Aussi bien, pour éviter à la fois de tromper les juges et d'exiger un serment, au risque de perdre une âme rachetée par Jésus-Christ, on n'instruit les causes criminelles que sur l'attestation des témoins. Vous ne pouvez donc m'obliger à me disculper par serment, ce serait m'obliger à violer la loi de Dieu en jurant sans raison. A vous de prouver par témoins ce que vous avancez. Si cela vous est impossible, pourquoi tourmentez-vous un homme innocent ? »
Ils me disent alors :
« Refusez-vous oui ou non de prêter serment au nom du Roi?
— Que voulez-vous que je jure ?
— Que vous répondrez à toutes nos questions, sans équivoque et sans restriction mentale.
— Eh bien, leur dis-je, quoique rien ne m'y oblige, je jurerai que je dirai tout ce que je croirai devoir dire. Quant à ce que je suis décidé à taire, si vous m'interrogez, je vous répondrai franchement que je ne veux pas vous le dire.
— Et quelles sont ces choses que vous ne voulez pas dire ?
— Tout ce qui pourrait me nuire ou à d'autres personnes, qui n'ont rien fait de mal.
— Et pourquoi cette restriction ?
— Parce que je ne suis pas tenu de révéler ces choses et que je ne veux pas offenser Dieu. D'abord, rien ne peut m'obliger à pécher, et ce serait pécher que de nuire à un homme qui n'est pas coupable. En second lieu, toutes les lois ont pour base le droit naturel, qui a toujours pour objet de sauvegarder à l'homme sa vie et ses biens et ce serait aller contre ce droit et contre toute justice que de me perdre de gaîté de coeur. Je ne dirai donc rien qui puisse nuire, soit à moi, soit à toute autre personne innocente comme moi ; je ne veux pas faire de serment compromettant. »
A la fin, après une longue discussion, pour en finir et pour échapper à des questions artificieuses et dangereuses, mes ennemis se contentent du serment tel que j'entendais le prêter: je cédai et je répondis aux questions qu'on me fit sur mon nom, sur ma famille, sur ma patrie, sur mes parents, sur mes études, sur l'ordre religieux auquel j'appartenais et sur le rang que j'y occupais.
[Voici la déposition :
Le prêtre déclara s'appeler Jean Ogilvie, fils de Walter Ogilvie de Drum ; il dit qu'il avait été absent de son pays pendant vingt-deux ans, qu'il avait étudié dans les collèges d'Olmutz et de Gratz, deux ans à Olmutz et cinq ans à Gratz. Qu'il avait été ordonné prêtre à Paris ; qu'il était venu une première fois en Ecosse et y était demeuré six semaines environ, qu'il était revenu cette fois-ci en mai. Il avoua que le sac pris entre ses mains était bien à lui, qu'il était un jésuite, simple religieux.
On lui demanda si la juridiction du pape en matières spirituelles embrassait le royaume de Sa Majesté, il répondit que oui et qu'il était prêt à mourir pour en rendre témoignage.
Signé : JOANNES OGILBOEUS, Societatis Jesu.]”


[1] John Magne, compagnon de captivité, condamné à mort et gracié.
[2] On lit dans le rapport officiel : « Son bagage (à Jean Ogilvie) avait été mis en sûreté par un ami, puis fut remis le lendemain aux magistrats. On y trouva des vêtements sacerdotaux, un calice, une pierre d'autel et autres niaiseries — entre autres choses, le pouvoir de dispenser ceux qui avaient des biens d'église, à la condition d'employer les revenus en oeuvres pies, du jugement du confesseur. « Parmi les objets saisis se trouvait une relique consistant en une touffe de cheveux de saint Ignace.
[3] Cette première nuit se passa dans la prison appelée Tolbooth, aujourd'hui détruite ; elle touchait la Croix de Glascow.
[4] Le 15 octobre.
[5] Situé à côté de la cathédrale, à peu près où est l'hôpital actuel (infirmary), mais plus en avant, masquant un peu la cathédrale.




Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire