mardi 29 mars 2011

LEONARDO MURIALDO

Prêtre salésien, Saint
1828-1900

30 mars

Leonardo Murialdo naquit à Turin en 1828. Il était le huitième enfant d’une famille aisée et perdit son père à l’âge de quatre ans. Il reçut une excellente éducation chrétienne au Collège des Scolopiens à Savone. À l’adolescence, il traversa une profonde crise spirituelle, qui le conduira à la conversion et à la découverte de la vocation sacerdotale. Il entreprend à Turin les études de philosophie et de théologie. Au cours de ces années, il commence à travailler à l’oratoire de l’Ange Gardien, dirigé par un de ses cousins, le théologien Robert Murialdo.

Grâce à cette collaboration, il touche du doigt les problèmes de la jeunesse turinoise : jeunes de la rue, prisonniers, balayeurs de rue, garçons de café. Il est ordonné prêtre en 1851. Il commence alors à travailler en contact étroit avec don Cafasso et don Bosco ; il accepte de ce dernier la proposition de prendre la direction de l’Oratoire Saint Louis. Leonardo respire le système préventif, il l’incarne et il l’appliquera plus tard dans toutes ses œuvres éducatives.
En 1866, il accepte la direction du Collège Artigianelli de Turin, dédié à l’accueil et à la formation humaine, chrétienne et professionnelle des jeunes pauvres et abandonnés. Il fait de multiples voyages en Italie, en France et en Angleterre pour visiter des institutions d’éducation et d’assistance, pour apprendre, comparer et améliorer son propre système éducatif. Il fut l’un des premiers promoteurs des Bibliothèques populaires catholiques et de l’Union des Ouvriers Catholiques, dont il sera pendant de longues années l’assistant ecclésiastique.

En 1873, avec le soutien de quelques collaborateurs, il fonde la Congrégation de Saint Joseph (Joséphites de Murialdo), dont l’objectif apostolique est l’éducation des jeunes, spécialement les plus pauvres et abandonnés. Il ouvre des oratoires, des écoles professionnelles, des maisons familiales pour jeunes travailleurs et des colonies agricoles ; il renforce son engagement dans les associations de laïcs, spécialement dans le domaine de la formation professionnelle des jeunes et de la bonne presse.

Son mot d’ordre était : Agir et se taire. Il fut homme spirituel et de prière, contemplatif dans l’action comme don Bosco. Vers 1884, il fut frappé par plusieurs attaques bronchopulmonaires : don Bosco alla le voir et lui donner sa bénédiction. Mais, malgré des troubles et des douleurs, il vécut encore jusqu’en 1900. Paul VI l’a proclamé bienheureux en 1963 et canonisé le 3 mai 1970. La perte de son père dans la petite enfance avait conduit Leonardo à devenir le père et le guide des jeunes que le Seigneur avait voulu lui confier. Sa vie, son style et sa façon de faire le placent à juste titre à côté de son ami et modèle saint Jean Bosco.

Béatifié en 1963                 Canonisé en 1970

JEAN LE SINAITE

Surnommé Climaque [1] Saint
525-605

30 mars

Cet homme divin naquit vraisemblablement dans la seconde moitié du VIe siècle ; mais on ignore tout de sa patrie et de ses origines, car dès le début de son renoncement, il prit grand soin de vivre en étranger. « L'exil volontaire, écrit-il, est la séparation de toute chose pour rendre notre pensée inséparable de Dieu » (III, 3). On sait seulement que, dès l'âge de seize ans, après avoir acquis une solide formation intellectuelle, il renonça à tous les attraits de cette vie de vanité, par amour de Dieu, et se rendit au Mont Sinaï, au pied de cette Montagne Sainte où Dieu avait autrefois révélé Sa gloire à Moise, et il s'offrit d'un cœur ardent au Seigneur comme un holocauste d'agréable odeur.
Repoussant dès son entrée dans le stade toute confiance en lui-même et toute complaisance par une humilité sans feinte, il se soumit corps et âme à un ancien, nommé Martyrios, et s'engagea, libre de tout souci, dans l'ascension de cette échelle spirituelle (klimax) au sommet de laquelle Dieu se tenait et l'engageait à ajouter « jour après jour, feu sur feu, ferveur sur ferveur, désir sur désir et zèle sur zèle » (I, 46). Il regardait son pasteur comme l'icône vivante du Christ (cf. IV, 29) et, convaincu que celui-ci devrait rendre compte pour lui devant Dieu (IV, 33), il n'avait qu'un seul souci : celui de rejeter sa volonté propre et de renoncer à tout discernement par plénitude de discernement (IV, 3), de sorte qu'il n'y avait aucun intervalle de temps entre les ordres que Martyrios lui donnait, même apparemment sans raison, et l'obéissance de son disciple. Malgré cette parfaite soumission Martyrios le garda néanmoins quatre ans dans l'état de novice et ne le tonsura qu'à l'âge de vingt ans, après avoir éprouvé son humilité. Un des Moines présents ce jour-là, nommé Stratège, prédit que ce nouveau Moine était appelé à devenir un jour un des grands luminaires du monde. Lorsque, par la suite, Martyrios et son disciple rendirent visite à Jean le Sabaïte, un des plus fameux ascètes de ce temps, celui-ci, négligeant l'Ancien, alla laver les pieds de Jean. Après leur départ il déclara qu'il ne connaissait pas ce jeune Moine, mais que, sous l'inspiration du Saint-Esprit, il avait lavé les pieds à l'Higoumène du Sinaï. La même prophétie fut confirmée par le grand Anastase le Sinaïte (cf. 21 avril), chez lequel ils s'étaient également rendus.
Malgré sa jeunesse Jean montrait la maturité d'un vieillard et un grand discernement. C'est ainsi qu'un jour, alors qu'il avait été envoyé dans le monde pour une mission et se trouvait à table avec des séculiers, il préféra céder un peu à la vaine gloire, en mangeant fort peu, plutôt qu'à la gourmandise; car de deux maux, il vaut mieux préférer celui qui est le moins dangereux pour les nouveaux venus dans la vie monastique (XXVI, 53).
Il passa ainsi dix-neuf ans dans la bienheureuse insouciance que procure l'obéissance, débarrassé de tout combat par la prière de son père spirituel et naviguant sans danger, comme en dormant, vers le port de l'impassibilité (cf. IV, 3). A la mort de Martyrios, il résolut de poursuivre dans la solitude son ascension, genre de vie qui ne convient qu'au petit nombre de ceux qui, affermis sur la pierre de l'humilité, s'éloignent des hommes afin de n'être pas un moment privés de la suavité de Dieu (XXVII, 29). Il ne s'était pas engagé dans cette voie pleine d'embûches en se confiant à son propre jugement, mais sur les recommandations d'un Saint vieillard, Georges Arsilaïte, qui l'avait instruit du genre de vie propre aux hésychastes. Il choisit comme terrain d'exercice un lieu solitaire, appelé Tholas, situé à cinq milles du grand Monastère, où d'autres ermites demeuraient non loin les uns des autres. Il y resta pendant quarante ans, consumé par un amour de Dieu sans cesse croissant, sans souci pour sa propre chair, libre de tout contact avec les hommes, n'ayant pour seule occupation que la prière sans relâche et la vigilance sur son cœur, en vue de circonscrire l'incorporel dans une demeure corporelle (XXVII, 7), tel un ange revêtu d'un corps.
Il mangeait de tout ce que permet la profession monastique, mais en très petite quantité, domptant ainsi la tyrannie de la chair sans offrir de prétexte à la vaine gloire. Par la solitude et la retraite, il avait mis à mort la fournaise du désir d'accumuler, qui, sous prétexte de charité et d'hospitalité, porte les Moines négligents à la gourmandise, la porte de toutes les passions (XIV, 38), et à l'amour de l'argent, fille du manque de foi et adoration des idoles (XVI, 2). De l'acédie, cette mort de l'âme qui assaille en particulier les hésychastes (XIII, 4), et du relâchement, il triomphait par le souvenir de la mort (XXVII, 36) ; et par la méditation des biens promis il brisait le lien de la tristesse. Il ne connaissait qu'une seule tristesse : cette affliction qui procure la joie et nous fait courir avec ardeur sur le chemin du repentir (VII), et qui purifie l'âme de toutes ses souillures.
Que lui restait-il pour parvenir à l'impassibilité (apatheia)? La colère, il l'avait vaincue depuis longtemps par le glaive de l'obéissance. La vaine gloire, cette épine à trois pointes, qui se tient toujours dressée contre les combattants de la piété et qui se mêle à toutes les vertus comme une sangsue (XXI, 5), il l'avait étouffée par la réclusion et plus encore par le silence. Et, pour prix de ses labeurs, qu'il assaisonnait toujours du blâme de soi, le Seigneur lui avait accordé la reine des vertus, la sainte et précieuse humilité : « cette grâce ineffable dans l'âme, ce trésor, dont le nom n'est connu que par ceux qui l'ont appris par expérience, et qui porte le Nom de Dieu Lui- même (Mat. 11:29) » (XXV, 3).
L'échelle sainte
Comme sa cellule était trop proche des autres, il se retirait souvent dans une grotte éloignée, au pied de la montagne [2], et il en faisait l'antichambre du ciel par ses gémissements et les larmes qui coulaient de ses yeux, comme une source abondante, sans effort, et transfiguraient son corps en une robe nuptiale (VII, 20, 44). Par l'effet de cette bienheureuse affliction et de ces larmes continuelles, il vivait chaque jour comme une fête (VII, 41) et gardait la prière perpétuelle dans son coeur devenu semblable à une forteresse inviolable aux assauts des pensées. Il lui arrivait parfois d'être ravi en esprit au milieu des Chœurs Angéliques, sans savoir s'il était en son corps ou hors de son corps, et avec grande liberté il demandait alors à Dieu de l'instruire sur les mystères de la Théologie (XXVII, 48). Lorsqu'il sortait de la fournaise de la prière, il se sentait tantôt purifié comme par le feu, tantôt tout resplendissant de lumière (XXVIII, 54).
Quant au sommeil, il ne lui accordait que la mesure nécessaire pour garder son esprit vigilant dans la prière et, avant de s'endormir. il priait longtemps ou écrivait sur des tablettes le fruit de ses méditations des Écritures inspirées.
Malgré le grand soin qu'il prit, pendant toutes ces années, de garder ses vertus cachées aux yeux des hommes, lorsque Dieu jugea que le temps était venu pour lui de transmettre aux autres la lumière qu'il avait acquise pour l'édification de l'Eglise, Il porta vers Jean un jeune Moine, nommé Moïse, qui, grâce à l'intervention des autres ascètes, parvint à fléchir la résistance de l'homme de Dieu et à se faire admettre comme son disciple. Un jour que Moïse était allé chercher au loin de la terre pour leur petit jardin et qu'il s'était allongé sous un gros rocher pour la sieste, Jean reçut dans sa cellule la révélation que son disciple était en danger. Il saisit aussitôt l'arme de la prière, et quand Moïse revint, le soir venu, il lui raconta que dans son sommeil il avait soudain entendu la voix de son Ancien l'appeler, au moment même où le rocher se détachait et menaçait de l'écraser.
La prière de Jean avait aussi le pouvoir de guérir les blessures visibles et invisibles. C'est ainsi qu'il délivra un Moine du démon de la luxure qui l'avait poussé au découragement. Une autre fois, il fit tomber la pluie. Mais c'était surtout par le charisme de l'enseignement spirituel que Dieu manifestait en lui Sa grâce. Se fondant sur son expérience personnelle, il instruisait libéralement tous ceux qui venaient le trouver, sur les embûches qui guettent les moines dans leur combat contre leurs passions et contre le Prince de ce monde. Cet enseignement spirituel attira toutefois la jalousie de certains, qui répandirent alors contre lui des calomnies, le traitant de bavard et de vaniteux. Bien qu'il eût la conscience en paix. Jean ne chercha pas à se justifier et, pour enlever tout prétexte à ceux qui en cherchaient un, il arrêta pendant une année entière le flot de ses enseignements, convaincu qu'il valait mieux porter un léger préjudice aux amis du bien plutôt que d'exacerber le ressentiment des méchants. Tous les habitants du désert furent édifiés par son silence et par cette preuve d'humilité, et ce ne fut que sur les instances de ses propres calomniateurs repentants qu'il accepta de recevoir à nouveau des visiteurs.
Comblé de toutes les vertus de l'action et de la contemplation, et parvenu au sommet de l'Échelle Sainte par la victoire sur toutes les passions du vieil homme, Jean rayonnait comme un astre sur la péninsule du Sinaï et était admiré par tous les Moines. Il ne s'en estimait pas moins encore un débutant et, avide de recueillir des exemples de conduite évangélique, il entreprit un voyage dans divers Monastères d'Égypte. Il visita en particulier un grand Monastère cénobitique, dans la région d'Alexandrie, un véritable ciel terrestre, qui était dirigé par un admirable pasteur doté d'un infaillible discernement. Cette communauté était unie dans le Seigneur par une telle charité, exempte de toute familiarité et de toute parole vaine, que les moines avaient à peine besoin des avertissements de leur supérieur de leur propre mouvement, ils s'excitaient mutuellement à une vigilance toute divine. De toutes leurs vertus, la plus admirable. selon Jean étaient qu'ils s'exerçaient surtout à ne blesser en rien la conscience d'un frère (IV, 15-17). Il fut aussi fort édifié par la visite d'une dépendance de ce Monastère, nommée "la Prison", où vivaient, dans une ascèse extrême et dans les démonstrations les plus extraordinaires de repentir, des Moines qui avaient gravement péché et qui s'efforçaient de gagner par leurs labeurs le pardon de Dieu. Loin de lui paraître dure et intolérable cette prison était au contraire pour le Saint le modèle de la vie monastique. « L'âme en effet qui a perdu sa confiance première, qui a brisé le sceau de sa pureté et s’est laissée ravir les trésors de la grâce, qui est devenue étrangère aux consolations divines, qui a violé son alliance avec le Seigneur, et qui est blessée et transportée de chagrin au souvenir (le tout cela, cette âme, dis-je, non seulement se soumettra volontiers à tous ces labeurs, mais sera fermement résolue à se donner pieusement la mort par l'ascèse, si du moins il lui reste encore une étincelle d'amour et de crainte du Seigneur » (V, 24).
Lorsque le Saint eut accompli ces quarante années de séjour au désert, tel un autre Moïse, il fut chargé par Dieu de prendre la tête de ce nouvel Israël et devint Higoumène du monastère [3] au pied de la Montagne Sainte. On raconte que, le jour de son intronisation, six cents pèlerins étaient présents et, pendant que tous étaient assis pour le repas, on put voir le Prophète Moïse lui-même, vêtu d'une tunique blanche, allant et venant, et donnant des ordres avec autorité aux cuisiniers, aux économes, aux cellériers et autres domestiques.
Ayant pénétré dans la ténèbre mystique de la contemplation, ce nouveau Moïse y avait été initié aux secrets de la Loi spirituelle et, redescendant de la montagne, impassible, le visage glorifié par la Grâce, il put devenir pour tous le Pasteur, le médecin et le maître spirituel qui, portant en lui-même le livre écrit par Dieu, n'avait pas besoin d'autres livres pour enseigner à ses moines la science des sciences et l'art des arts.
L'higoumène de Raïthou, nommé lui aussi Jean, ayant été informé de la merveilleuse manière de vivre des moines du Sinaï, écrivit à Jean pour lui demander d'exposer, de manière méthodique et brièvement, ce qui est nécessaire à ceux qui ont embrassé la vie angélique pour obtenir le salut. Celui qui ne savait pas contredire grava alors, du stylet de sa propre expérience, les "Tables de la Loi spirituelle" [4]. Il présenta son traité comme une Échelle de trente degrés, que Jacob, c'est-à-dire "celui qui a supplanté les passions", contempla tandis qu'il reposait sur la couche de l'ascèse (cf. Gn. 28:12). Dans cette Somme orthodoxe de la vie spirituelle [5], qui reste à travers les siècles, tant pour les Moines que pour les laïcs, le guide par excellence de la vie évangélique, Saint Jean n'institue pas des règles, mais, à partir de recommandations pratiques, de détails judicieusement choisis, d'aphorismes ou d'énigmes souvent pleins d'humour, il initie l'âme au combat spirituel et au discernement des pensées. Sa parole est brève, dense et effilée, et elle pénètre, tel un glaive, jusqu'au profond de l'âme, tranchant sans compromis toute complaisance de soi et poursuivant jusque dans leurs racines l'ascèse hypocrite et l'égoïsme. Semblable à celle de Saint Grégoire dans le domaine théologique, cette parole est l'Évangile mis en pratique, et elle conduit sûrement ceux qui s'en imprègnent par une lecture assidue, jusqu'à la porte du ciel où le Christ nous attend.
Sur la fin de ses jours, le bienheureux Jean désigna son frère Georges, qui lui aussi avait embrassé la vie hésychaste dès le début de son renoncement, pour lui succéder à la tête du Monastère. Lorsqu'il fut sur le point de mourir, Georges lui dit : « Ainsi tu m'abandonnes et tu pars! Pourtant, j'ai prié pour que tu m'envoies vers le Seigneur en premier, car sans toi il n'est pas en mon pouvoir de paître cette communauté. » Mais Jean le rassura et lui dit : « Ne t'afflige pas et ne te fais pas de souci. Si je trouve grâce devant Dieu, je ne te laisserai même pas achever une année après moi. » Effectivement, dix mois après le repos de Jean, Georges partit à son tour vers le Seigneur [6].

[1] Il est aussi célébré, plus solennellement, le IVe dimanche du Grand Carême. Nous indiquerons ici, entre parenthèses dans le texte, les références à la traduction de l'Échelle Sainte par le P. Placide Deseille, "Spiritualité orientale n° 24", Abbaye de Bellefontaine, 1978.
[2] On peut la vénérer encore aujourd'hui.
[3] Fondé en 536 par l'empereur Justinien. le monastère du Sinaï était alors dédié la Mère de Dieu. Ce n'est qu'au XlVe s. qu'il prit le nom de Sainte-Catherine.
[4] C'était le titre primitif de l'Échelle, dont témoignent certains manuscrits.
[5] Elle est lue chaque année, dans l'église ou au réfectoire, pendant le Grand Carême. C'est pourquoi on trouve souvent une fresque de l'Échelle dans les Monastères Orthodoxes.
[6] On suppose que Georges était l'Évêque de Pharan qui, en 680, vint installer définitivement son siège au Monastère du Sinaï.

SAINT MAMERTIN

Païen, puis Saint

30 mars

Saint Mamertin, qui fut d'abord païen, adorant une fois les idoles, perdit un mil et une de ses mains se sécha. Il crut avoir offensé les dieux, et alla au temple adorer les idoles, quand il rencontra un religieux nommé Savin qui lui demanda comment une si grande infirmité lui était survenue. Mamertin répondit : « J'ai offensé mes dieux, aussi vais-je les prier de me rendre dans leur bonté ce qu'ils  m’ont ravi dans leur colère. » Savin lui dit: « Tu te trompes, mon frère, tu te trompes, si tu prends des démons pour des dieux. Va plutôt trouver saint Germain, évêque d'Auxerre, et si tu acquiesces à ses conseils, tu seras guéri incontinent. » Mamertin se mit en route aussitôt et arriva au tombeau de saint Amateur, évêque et de plusieurs autres saints évêques. La pluie le força de se retirer la nuit dans une cellule sur la tombe de saint Concordien. Après s'être endormi, il eut une vision fort extraordinaire. Il vit venir à la porte de la cellule un homme qui appela saint Concordien et l’invita à une fête que célébraient saint Pérégrin et saint Amateur avec d'autres évêques. Saint Concordien lui répondit du fond de son tombeau : « Je ne puis y aller maintenant, car j'ai un hôte qu'il me faut garder de peur qu'il ne soit tué par les serpents qui habitent ici. » L'homme s'en alla rapporter la réponse qu'il avait entendue, puis il revint dire : « Saint Concordien, levez-vous, venez, et amenez avec vous le sous-diacre Vivien et l’acolyte Junien afin qu'ils exercent leur ordre. Alexandre gardera votre hôte. » Et il sembla à Mamertin que saint Concordien, après lui avoir pris la main, le conduisait avec lui, et que quand il fut arrivé à l’endroit où se trouvaient les évêques, saint Amateur lui dit: « Quel est l’homme qui est entré avec vous ? » « C'est mon hôte », répondit saint Concordien. Et saint Amateur dit : « Chassez-le car il est impur, et il ne peut être avec nous. » Comme on chassait Mamertin, il se prosterna devant les évêques et réclama la protection de saint Amateur. Celui-ci lui ordonna d'aller aussitôt chez saint Germain. Mamertin, à son réveil, vint trouver saint Germain, se prosterna à ses pieds et lui demanda pardon. Après avoir raconté ce qui lui était arrivé, ils allèrent tous deux au tombeau de saint Concordien et quand ils eurent écarté la pierre, ils virent plusieurs serpents de plus de dix pieds de long, qui s'échappèrent tous. Alors saint Germain leur commanda d'aller dans tel lieu où ils se gardassent à l’avenir de nuire à personne. Ce fut alors que Mamertin fut baptisé et justifié. Il se fit moine au monastère de saint Germain dont il fut abbé après saint Allodius.

De son temps, vécut, dans ce monastère, saint Marin dont saint Mamertin voulut mettre l’obéissance à l’épreuve. Il lui confia la charge la plus vile de la maison, celle de gardeur des vaches. En faisant paître librement son troupeau dans une forêt, il vivait dans une telle sainteté qu'il donnait à manger dans sa main aux oiseaux qui venaient le trouver. II délivra aussi des chiens un sanglier réfugié dans sa cabane, et le fit s'en aller. Des larrons vinrent, le dépouiller et emportèrent avec eux son habit, ne lui laissant qu'un tout petit manteau. Il se mit aussitôt à crier après eux en disant : « Revenez, mes seigneurs : voici un denier que j'ai trouvé cousu au milieu du manteau ; peut-être en avez-vous besoin. » Les voleurs accoururent, lui prirent le petit manteau avec le denier et le laissèrent tout nu. Mais comme ils se hâtaient de retourner dans leur repairé après avoir marché toute la nuit, ils se trouvèrent, vers le point du jour, à la cabane de Marin. Celui-ci les salua, les reçut avec bonté sous son toit, leur lava les pieds, et leur servit tout ce qui put leur être nécessaire. Ceux-ci stupéfaits, regrettèrent leurs procédés et chacun d'eux se convertit à la foi. — Un jour, quelques jeunes moines, restés avec lui, avaient tendu des pièges à une ourse qui guettait les brebis ; l’ourse se jeta dans le piège pendant la nuit et resta prise. Saint Marin, qui s'en douta, sortit du lit, la trouva et lui dit : « Que fais-tu, misérable ? Sauve-toi vite de peur que tu ne sois prise.» Alors il la dégagea et la laissa partir. — Lorsqu'il fut mort, on portait son corps à Auxerre, quand, arrivé à une maison de campagne, personne ne put l’enlever de là, jusqu'à ce qu'un prisonnier, dont les liens se brisèrent, accourût : et s'approchant du corps il le porta avec les autres jusqu'à Auxerre, où on l’ensevelit avec honneur dans l’église de Sainte Germain.

Jacques de Voragine
“La Légende dorée”

RIEUL DE SENLIS

Premier évêque de Senlis, Saint
Siècle III

30 mars

Saint Rieul est l’un des premiers évangélisateurs de la Gaule du IIIème siècle. Compagnon de saint Denis, il fait partie de ces missionnaires que saint Clément envoya, sous la conduite de Denis l’Aréopagite, pour y répandre l’Évangile.

Dans son voyage, il s’arrête quelque temps à Arles où il reprend les travaux apostoliques interrompus par la mort de saint Trophime puis s’installe à Senlis où ses miracles ainsi que la sainteté de sa vie décident beaucoup de Senlisiens à se convertir ; Quintillien, lui-même, gouverneur de la ville, abjure le culte des idoles.

Il consacre pour les nouveaux chrétiens deux églises, l’une dédiée à la sainte Vierge et la seconde située hors des portes de la ville qui est placée sous l’invocation de saint Pierre et de saint Paul. A côté de cette dernière, il trouve dans un champ trois colonnes de pierres sur lesquelles se trouvent les statues de Saturne, Mercure et Jupiter. Il bénit l’endroit et déclare que l’endroit sera un cimetière pour la sépulture des fidèles. (C’est là qu’il sera inhumé).

Saint Rieul ne se contente pas d’être le premier évêque de Senlis. Infatigable, il parcourt les bois, les hameaux, les villages voisins. On trouve dans le Valois de nombreux souvenirs de son apostolat.

Un de ses voyages le mène à Beauvais où il s’illustre par un miracle éclatant : regagnant un soir son diocèse après avoir rendu visite à saint Lucien il rencontre à Brenouille un aveugle qui le supplie de lui rendre la vue, touché de compassion il s’exécute, l’aveugle recouvre alors la vue et chante les louages du Seigneur.

Il est à Canneville près de Creil, en route pour Beauvais, lorsqu’il apprend le martyr de saint Lucien. Il s’arrête et dresse un oratoire en son honneur. Par la suite il y revient souvent pour prêcher.

Ses miracles ne doivent pas faire oublier qu’il a gouverné Senlis pendant plus de quarante années avec une persévérante sollicitude.

Il a fait bâtir de nombreux oratoires dans son diocèse.

Jusqu’à sa mort, le 30 mars 260 il n’a cessé d’annoncer l’Évangile.

Ses reliques reposaient dans l’église de Saint-Pierre et de Saint-Paul avant d’être transférées dans une nouvelle église élevée par le roi Clovis 1er qui prit plus tard le nom d’église de saint Rieul. Le corps est enfermé dans une châsse d’or très riche, entretenue et dotée par les rois dont Charlemagne et saint Louis. Elle subsiste jusqu’en 1484 remplacée par une nouvelle de « trois pieds moins un pouce de long sur chaque face, quatorze pouces et demi de largeur et vingt cinq pouces et demi de hauteur ». Elle n’était descendue que pour les calamités et nécessités publiques et on la portait en procession par toute la ville. (C’est aussi depuis Geoffroy en 1186, que l’évêque vient à l’église de saint Rieul faire la prise de possession.)

AMÉDÉE IX DE SAVOIE

Homme d'État, Bienheureux
1435-1472

30 mars

Fils du duc Louis et d’Anne de Lusignan, Amédée IX fut le troisième duc de Savoie, en même temps que prince de Piémont, comte d’Aoste et de Maurienne. Né à Thonon-les-Bains, il fut dès sa naissance, promis à Yolande, fille de Charles VII roi de France. Il fut élevé dans la piété par sa vertueuse mère et répondit à ses soins : on vit en lui un grand attrait pour les saintes pratiques de la religion. Il était malheureusement épileptique, et laissa volontiers la direction des affaires à son épouse.

A dix-sept ans eut lieu le mariage projeté. Yolande partagea les goûts de son époux pour la vertu, et la cour offrit alors le spectacle le plus édifiant. Cette sainte union donna naissance à dix enfants, dont sept vécurent. A la mort de son père, en 1465, Amédée prit possession du duché, reçut de ses sujets le serment de fidélité, convoqua les États des provinces pour délibérer sur le parti à prendre dans la guerre contre Louis XI. On vit alors se manifester l’influence prépondérante de Yolande, à laquelle Amédée laissa volontiers la gestion des affaires publiques. Attentif avant tout à ce que Dieu fût bien servi, le duc faisait chaque matin sa prière et une pieuse lecture, assistait à la messe avec un tel recueillement qu’il suffisait de le voir pour avoir de la dévotion. Au conseil auquel il assistait, la cause des pauvres, des veuves, des orphelins primait toutes les autres. Sa charité ne connaissait point de bornes ; chaque jour il nourrissait dans son palais un grand nombre d’indigents et les servait de ses propres mains.

Il construisit des monastères et des hôpitaux dont il visitait lui-même les malades. Il fit aussi de riches présents à diverses églises ; dans un pèlerinage au tombeau des Saints-Apôtres, il se montra généreux pour la basilique de Saint-Pierre. Il accomplit plusieurs fois à pied le voyage de Turin à Chambéry pour vénérer la relique du saint suaire. Après la perte de Constantinople, dans une diète tenue à Mantoue pour délibérer sur la guerre contre les Turcs, il parla avec une grande générosité, se déclara prêt à offrir pour la sainte expédition sa vie, sa puissance, tous ses États : mais la sainte Ligue entre les princes ne put se former.

Cependant la santé du duc se trouva gravement atteinte, et il dut quitter la Savoie pour aller chercher à Verceil un climat plus doux. En face de la triste mort que faisait présager sa maladie, il se montra vraiment courageux : “Pourquoi, disait-il, nous affliger de ce qui nous humilie, puisque par là nous est ouvert l’étroit passage de l’éternité ?” Sentant approcher sa fin, il appela auprès de lui ses enfants et voulut recevoir les derniers sacrements en leur présence. Et comme ceux qui l’entouraient manifestaient une profonde affliction, il leur dit : “Mes amis, faites bonne justice, aimez les pauvres, protégez les veuves et les orphelins, faites fleurir la religion, Dieu accordera la paix à nos frontières.” A Yolande, il dit : “Je vous laisse ces orphelins.” Il expira le lundi de Pâques, 30 mars 1472.

Deux de ses fils lui succédèrent, Philibert puis Charles.

Suivant son désir, Amédée IX fut inhumé dans l’église de Saint-Eusèbe de Verceil, sur les marches du maître-autel. Des miracles attestèrent sa sainteté, la piété populaire le vénéra. En moins de dix ans, son culte se répandit à Chambéry, à Seyssel, à Annecy. En 1518 l’archevêque de Turin fit exhumer son corps et préparer le procès de canonisation. Ce n’est qu’en 1677 que le pape autorisa le culte du bienheureux Amédée de Savoie.

Le Martyrologe Romain le commémore au 30 mars.

JOSEPH SÉBASTIEN PELCZAR

Évêque de Przemysl
Fondateur de la Congrégation des Servantes du Sacré Cœur de Jésus
(1842-1924)

28 mars

Joseph Sébastien Pelczar naquit le 17 janvier 1842, dans la petite ville de Korczyna, près de Krosno, au pied des Carpates. Il y passa son enfance, en grandissant dans l’atmosphère de piété propre à l’ancienne Pologne, entouré de ses parents, Wojciech et Marianna née Miesowicz. Il débuta sa scolarité à l’école populaire de Korczyna, et après deux années, remarquant les prédispositions exceptionnelles de l’enfant, ses parents l’envoyèrent à l’école principale de Rzeszow, puis au collège-lycée de cette ville.

Tandis qu’il était encore au collège, Joseph Sébastien décida de se consacrer au service de Dieu. Nous pouvons lire dans ses mémoires: «Les idéaux terrestres se fanent. Je vois l’idéal de la vie dans le sacrifice, et l’idéal du sacrifice – dans le sacerdoce». Après le collège, il fut admis au Petit Séminaire, puis, en 1860, commença des études de théologie au Grand Séminaire de Przemysl.

Ordonné prêtre le 17 juillet 1864, il travailla pendant un an et demi comme vicaire à Sambor. Envoyé à Rome pour continuer ses études (1866-1868), il suivit l’enseignement de deux facultés renommées: le Collegium Romanum (l’actuelle Université Grégorienne) et l’Institut Saint-Apollinaire (l’actuelle Université du Latran). Il en retira un savoir approfondi et surtout un amour indéfectible pour l’Eglise et son chef visible - le Pape. Peu après son retour au pays natal, on lui confia un poste de professeur au Grand Séminaire de Przemysl, puis durant vingt-deux ans à l’Université Jagellone à Cracovie. En sa qualité de professeur et de Doyen de la Faculté de Théologie, il fut unanimement considéré comme un homme cultivé, un organisateur remarquable, proche de la jeunesse. Pour lui exprimer sa reconnaissance, l’Université de Cracovie l’éleva à la dignité de Recteur de l’Almae Matris (1882-1883).

Pour accomplir son idéal «de prêtre et de Polonais oeuvrant avec piété pour son peuple», l’abbé Pelczar, outre son activité scientifique, se dépensa sans compter en faveur l’action sociale et caritative. Il fut membre actif de la Société Saint-Vincent de Paul, et président de la Société de l’Instruction Populaire. Durant les seize années où il occupa cette fonction, la Société créa plusieurs centaines de bibliothèques, dispensa des cours gratuits, diffusa dans le peuple plus de cent mille livres et ouvrit une école pour jeunes filles au pair. En 1891, l’abbé Pelczar fonda la Confrérie de Marie Immaculée Reine de Pologne. Il lui assigna une double tâche, religieuse, mais aussi sociale : apporter aide et protection aux artisans, aux pauvres, aux orphelins et aux employées de maison (en particulier aux malades, et aux chômeurs).

Discernant dans les problèmes de son époque des appels de Dieu, et afin d’y répondre, il fonda en 1894, à Cracovie, la Congrégation des Servantes du Sacré-Cœur de Jésus pour propager le «Royaume de l’Amour du Sacré-Cœur». Il voulait que les Sœurs fussent signe et instrument de cet Amour auprès des jeunes filles, des malades et de toute personne en détresse morale et matérielle.

En 1899, il fut nommé évêque auxiliaire puis, un an plus tard, après la mort de l’évêque L. Solecki, évêque ordinaire du diocèse de Przemysl. Durant les vingt-cinq années de son épiscopat, il demeura un pasteur ardent, soucieux du bien des âmes qui lui étaient confiées.

Malgré sa santé précaire, l’évêque Pelczar se consacra sans relâche à l’activité religieuse et sociale. Pour encourager les fidèles à réveiller en eux l’esprit de foi, il visitait souvent les paroisses et veillait particulièrement à élever le niveau moral et intellectuel du clergé. Il donnait d’ailleurs lui-même l’exemple d’une profonde piété, qui s’exprimait par sa dévotion personnelle au Sacré-Cœur de Jésus et à la Mère de Dieu. Adorateur fervent du Saint-Sacrement, il encourageait les fidèles à participer à l’adoration eucharistique. Pour faciliter leur participation, il fit ouvrir les églises plus longtemps dans la journée. Grâce à ses efforts, de nouvelles églises et chapelles furent édifiées, d’autres furent restaurées. Malgré un contexte politique défavorable, il réunit trois synodes diocésains, qui donnèrent une assise juridique à ses différentes initiatives, les rendant solides et durables.

Monseigneur Joseph Sébastien, sensible aux besoins de ses fidèles, entoura d’une grande sollicitude les personnes les plus démunies de son diocèse. Parmi ses nombreuses initiatives, il faut citer des garderies pour les enfants, des cuisines populaires, des foyers pour les sans-abri, des écoles ménagères pour les jeunes filles, des études gratuites dans les séminaires pour les garçons issus de familles pauvres. Il dénonçait le sort malheureux des ouvriers et se préoccupait des problèmes causés à l’époque par l’émigration et l’alcoolisme. Dans ses lettres pastorales, publications et discours, il préconisait le respect scrupuleux des directives du pape Léon XIII, consignées dans ses encycliques sociales.

Comblé par Dieu de grands talents, il ne les gaspilla pas, mais les multiplia et les fit croître. On retiendra, pour preuve de son inlassable activité, son œuvre imposante d’écrivain, qui comprend des ouvrages théologiques, historiques, des traités de Droit Canon, des manuels et des livres de prières, ainsi que des lettres pastorales, des discours et des homélies.

L’évêque Pelczar mourut dans la nuit du 27 au 28 mars 1924. Le souvenir qu’il nous laisse est celui d’un homme de Dieu qui, malgré les difficultés de son époque, accomplit la volonté divine. L’abbé Antoni Bystrzonowski, ancien élève et remplaçant de l’abbé Pelczar comme professeur à la chaire universitaire, le jour de ses obsèques déclara à son sujet :

«Le défunt évêque de Przemysl réunissait en sa personne les plus belles qualités et les plus grands talents propres à l’épiscopat. Un zèle pastoral inlassable, un esprit d’initiative énergique dans l’action, la lumière d’une grande science et une sainteté de vie sans doute plus grande encore, mais, par dessus-tout, il demeure l’exemple et le modèle d’un travailleur exceptionnel, accomplissant son labeur avec une ardeur toujours nouvelle».

Le 2 juin 1991, à Rzeszow, lors de son quatrième pèlerinage en Pologne, le Pape Jean-Paul II procéda à la béatification de l’évêque Joseph Sébastien Pelczar.

Les reliques du bienheureux Joseph Sébastien reposent dans la cathédrale de Przemysl. A Cracovie, le bienheureux Joseph Sébastien est particulièrement vénéré dans l’église des Sœurs du Sacré-Cœur de Jésus, dans une chapelle qui lui est consacrée. Sa fête liturgique est célébrée le 19 janvier.

JEANNE DE MAILLÉ

Baronne de Sillé, Veuve, Tertiaire, Bienheureuse
(1331-1414)

28 mars

Voilà une enfant qui ne songe guère à devenir reine, disait une gouvernante découragée, de la petite Jeanne-Marie de Maillé”. Et c'était vrai ; malgré le noble sang des Maillé et des Montbazon qui coulait dans ses veine, Jeanne ne pensait à rien d'autre qu'à mettre en pratique les recommandations des saintes Écritures qui, chaque soir, étaient lues et commentées devant la famille par un Franciscain “probe et savant”. En ce temps-là une reine de France donnait l'exemple de la luxure et vendait le pays à l'ennemi, le schisme déchirait l'Église de Dieu et jetait dans les âmes le désarroi et leur offrant deux et même trois papes, la guerre de Cent Ans et la peste noire désolaient la moitié du monde ; c'est pourquoi Dieu suscitait en Touraine au cœur de la France et une de ses plus illustres familles une enfant à qui il demanderait la virginité dans le mariage, une sainte qui serait sa victime et qui apaiserait sa colère.

Jeanne grandissait en âge et en recueillement, la Sainte Vierge en personne lui avait fait prononcer le vœu de virginité ; près d'elle grandissait aussi un petit camarade de jeux, qu'elle avait, en une occasion, sauvé de la mort par sa prière enfantine, le jeune seigneur de Sillé, et ses parents un jour lui notifièrent qu'il devait être son époux. Le mariage se fit, en effet, mais les prières de Jeanne n'eurent pas de peine à persuader son jeune mari, car il était lui aussi digne d'elle par sa vertu, à garder la virginité dans le mariage. Le nouveau ménage ne fut qu'une union pour bonnes œuvres, et la seule joie que ces deux êtres purs voulussent se devoir et se donner l'un à l'autre, était la joie de s'entraider à faire le bien. Durant cette terrible guerre de Cent Ans qui accumula tant de ruines et sema tant de misères, le château de Sillé devint tout ensemble un orphelinat, un hospice pour les pauvres et une agence pour le rachat des prisonniers.
Malgré tout cela, Dieu voulait encore davantage car il destinait Jeanne à la plus haute sainteté. Son mari blessé grièvement à la bataille de Poitiers acheva de mourir dans une dure captivité ; son beau-frère l'expulsa de ses domaines et la sainte retourna à Maillé. “Monsieur Saint Yves”. le glorieux prêtre et tertiaire breton canonisé depuis 16 ans lui apparut et lui inspira sa soif de justice et son amour des pauvres ; sur sa demande elle se retira à Tours dans une petite maison près de la basilique de Saint-Martin et chaque jour elle priait longuement le protecteur de la France ; puis elle vendit tout son avoir, en donna le prix aux malheureux, revêtit l'habit du Tiers-Ordre et vécut des aumônes qu'elle recueillait, en tendant la main.

Chassée par le propriétaire du pauvre logis qu'elle habitait et qui craignait de ne plus être payé, elle vécut pendant quelque temps dans une écurie, mais fut rappelée ensuite dans sa demeure par le repentir de celui qui l'avait d'abord éconduite ; elle se fit alors la servante des pauvres de l'Hospice Saint-Martin, prenant son gîte tantôt auprès des oratoires isolés, parfois elle fut errante sur les routes sans savoir où reposer sa tête ; vers la fin de sa vie, elle avait alors 64 ans, elle fut recueillie comme une pauvresse dans une hôtellerie des frères Mineurs ; c'est là qu'elle acheva sa longue, crucifiante et sainte vie le 28 mars 1414, elle avait 82 ans.

Durant les 52 années que dura son veuvage, la Bienheureuse Jeanne de Maillé voulut être, pour l'amour de Dieu, une épave volontaire.

Elle eut une profonde vénération pour le Saint -Sacrement, elle passait en sa présence des nuits entières et quand elle communiait, son pauvre visage, pâle et amaigri par les austérités, reprenait ses vives couleurs. Là, elle puisait la force de s'adonner à toutes les oeuvres de miséricorde ; entre ses heures d'oraison elle se dévouait pour les pauvres, évangélisait les prisonniers, soignait les lépreux. Au moyen âge la lèpre, maladie aussi cruelle que répugnante, faisait en Europe d'affreux ravages. Les malheureux qui en étaient atteints étaient condamnés à une perpétuelle séquestration et provoquait l'horreur de la société ; mais ils fournissaient aussi un héroïque aliment au zèle de la charité chrétiennes ; les âmes généreuses appelées à une grande perfection aimaient à s'adonner au soin des lépreux et se formaient à la sainteté à cette école d'abnégation et de sacrifices ; on voyait aussi en eux dans ces âges de foi, Celui qui, dans les saintes Lettres, s'était comparé à eux et était devenu comme lépreux pour l'amour de nous, Jeanne de Maillé allait les soigner jusque dans leurs léproseries et leur prodiguait tous les services que lui suggérait sa charité de sainte.

Quant aux prisonniers, elle obtint de Charles VI la libération de ceux qui étaient détenus à Tours et Dieu, aux prières de la sainte, ratifia l'acte royal en faisant tomber miraculeusement leurs chaînes que des geôliers moqueurs et indociles voulaient, malgré sa demande, maintenir et resserrer. Devant la reine Isabeau, elle se dressa en réformatrice des mœurs, et la reine en avait grand besoin ; et même, en cette cour somptueuse et libertine, elle fit des conversions et on vit de grandes dames transformer leurs atours en ornements pour les églises. Ses contemplations mêmes étaient pour la Bienheureuse des sources nouvelles d'angoisse volontaire, car elle aimait par l'identification de tout son être à s'y substituer au Christ souffrant ou aux martyrs dans leurs supplices et à renouveler sur elle-même ses augustes douleurs. Il n'y eut pas jusqu'aux membres de sa famille qui ne rougissaient de sa pauvreté : Un jour que son frère Hardouin de Maillé passait en superbe équipage sur une plage publique de Tours, reconnaissant sa sœur dans une sordide passante qui venait d'acheter du raisin pour un pauvre malade de l'Hôpital, il se détourna plein de dégoût et révolté contre Dieu qui humiliait ainsi la noble famille de Maillé dans l'un de ses membres : on voulait bien servir le Christ dans l'illustre race, et même verser son sang pour sa cause puisqu'on était allé aux croisades, mais on voulait le servir dans la gloire. Pour Jeanne au contraire, il n'y eut pas de limites et consentit à le servir jusque dans la honte. Telles furent les étapes de vie qui, d'une grande dame, firent une grande sainte.
Tiré des Fleurs Franciscaines Vol.1. p. 160-164 – 29 Mars 1331-1414

JOHN HAMBLEY

Prêtre, Martyr, Bienheureux
+ 1587

29 mars

Martyrs de Tyburn
Né vers 1560, John était protestant. Quand il avait environ vingt ans, l'un de ses amis lui prêta un livre traitant de la religion catholique : la lecture de celui-ci l'amena à adopter cette foi et à faire naître en lui la vocation sacerdotale, c'est pourquoi il décida de se déplacer à l'étranger pour devenir prêtre, probablement à Douai ou à Reims, où venaient alors étudier les jeunes anglais.
A son retour en Angleterre en 1586, déjà ordonné prêtre, il fut arrêté et condamné à mort, mais son courage faiblissant devant la perspective du martyr, il accepta de s'en tenir à la religion protestante. Dès qu'il ut libéré, il retourna à la foi catholique et repris son ministère, ce qui eut pour conséquence qu'il fut arrêté à nouveau, mais une nouvelle fois il manqua de courage et obtint rapidement sa libération en dénonçant d'autres catholiques, probablement des prêtres, comme lui.
En 1587, il fut arrêté pour la dernière fois, mais cette fois-ci quelqu'un lui mit entre les mains une lettre qui l'émeut aux larmes et dont il refusa de révéler le contenu et l'auteur. A partir de ce moment, il exprima continuellement et fermement sa foi, montra des remords sincères pour son instabilité et subit courageusement le martyr à Salisbury en Angleterre sous la reine Élisabeth I, un jour inconnu de ce mois aux environs de la Pâque du Seigneur. Il fut livré aux supplices du gibet, communiant ainsi plus étroitement aux souffrances du Christ.
Il fait partie du groupe de martyrs béatifiés par le pape Jean-Paul II le 22 novembre 1987.

GONTRAN DE BOURGOGNE

Roi, Saint
+ 593

28 mars

Sainte Clotilde, grand-mère de Gontran
Gontran, né l'an 525, était fils de Clotaire I, et petit-fils de Clovis I et de sainte Clotilde. Il fut couronné, en 561, Roi d'Orléans et de Bourgogne. Si, par une suite de la barbarie de ces temps grossiers, il commit quelques crimes, il les effaça depuis par les larmes d'une sincère pénitence. Il fut obligé de prendre les armes contre ses deux frères[1], et contre les Lombards. L'usage qu'il fit des victoires remportées par ses troupes, que commandait le brave Mommol, prouva qu'il n'avait que des inclinations pacifiques. Après la mort de ses frères, il se déclara ouvertement le protecteur de leurs enfants, qui furent exposés plus d'une fois au danger de perdre la vie. Toute son ambition se bornait à rendre ses sujets heureux, et c'était pour cela qu'il puisait dans la religion les vrais principes du gouvernement. Il était bien éloigné de penser comme ces hommes profanes, qui s'imaginent que les lois de la politique ne peuvent s'allier avec les maximes de l'évangile ; il pensait au contraire qu'un état n'est jamais plus florissant que quand la religion est le mobile de la conduite de ceux qui gouvernent : aussi son règne fut-il accompagné d'une prospérité constante dans la paix et dans la guerre.
Le vertueux prince eut toujours beaucoup de vénération pour les évêques, qu'il regardait comme ses pères, qu'il honorait et consultait comme ses maîtres. Il fonda avec une magnificence vraiment royale un grand nombre d'églises et de monastères. Son immense charité pour les malheureux éclata surtout dans un temps de peste et de famine. Non content d'avoir donné les ordres les plus précis pour que les malades ne manquassent de rien, il tâchait par ses prières et ses jeûnes de fléchir la colère céleste. Nuit et jour il s'offrait à Dieu comme une victime prête à recevoir les coups de sa justice, afin d'obtenir la cessation d'un fléau qu'il jugeait être le châtiment de ses péchés.
Son amour pour la justice le portait à punir le crime avec sévérité, surtout dans ses officiers. Il fit de sages règlements pour réprimer la licence effrénée des gens de guerre. On ne peut dire avec quelle facilité il pardonnait les injures qui lui étaient personnelles. Deux assassins subornés par Frédégonde, ayant voulu lui ôter la vie, il se contenta d'en emprisonner un ; il épargna l'autre, parce qu'il s'était réfugié dans l'église. Ce bon prince mourut le 28 Mars 593, dans la soixante-huitième année de son âge, et la trente-deuxième de son règne. Il fut enterré dans l'église de Saint-Marcel, qu'il avait fondée à Châlons-sur-Saône. Saint Grégoire de Tours dit qu'il fut témoin oculaire de plusieurs miracles opérés par l'intercession du saint Roi. Les calvinistes profanèrent ses sacrés ossements dans le seizième siècle ; il ne reste plus que son crâne , qui est renfermé dans une châsse d'argent. Saint Gontran est nommé dans le martyrologe romain.
SOURCE : Alban Butler : Vie des Pères, Martyrs et autres principaux Saints… – Traduction : Jean-François Godescard.


 [1] Charibert, Roi de Paris, et Sigebert, Roi d'Austrasie.

PELEGRINO DE FALERONE

Franciscain, Saint
? - 1233

27 mars

Pellegrino, de la noble famille des Paleroni, au diocèse de Fermo (Italie), étudiait la philosophie et le droit canon à l’université de Bologne lorsqu’en 1220, François d’Assise, revenant d’Orient, passa dans cette ville. A la suite des prédications faites par ce saint homme, sur la place publique, Pellegrino avec Rizziero1 , vint se présenter pour être admis parmi les pauvres de Jésus-Christ : “Pour toi, lui dit François en l’accueillant, tu serviras Dieu dans l’humble condition de frère lai, et tu t’appliqueras surtout à pratiquer l’humilité.”
Pellegrino était déjà très avancé dans la connaissance des sciences sacrées et profanes ; mais sur la parole de François, il se voua à la modeste condition qui lui était assignée, assuré d’avance qu’il y trouverait la sanctification de son âme. Il fut bientôt récompensé de sa fidélité par des faveurs spirituelles, oraison sublime, cœur embrasé du divin amour. Le désir du martyre lui fit tourner ses regards vers l’Orient : il obtint de faire le pèlerinage de la Terre sainte, visita Jérusalem et la Judée, le livre des Évangiles à la main; chaque endroit sanctifié par la présence du divin Rédempteur fut arrosé de ses larmes. Les Arabes eux-mêmes se sentaient émus au spectacle de sa foi vive et de son ardente charité ; au lieu des mauvais traitements et de la mort qu’il était venu chercher, il ne rencontrait que respect et vénération.
Il revint donc en Italie, évita tout rapport avec le monde en demeurant dans les couvents les plus pauvres et les plus retirés. Il était à même de voir souvent ses parents, mais il n’en voulut point profiter : il se contentait de rares visites durant lesquelles il ne parlait aux siens que de Dieu et du salut de leurs âmes. Par cette vie humble et cachée, Pellegrino s’éleva à une très haute perfection. Au témoignage du bienheureux Bernardo de Quintavalle, l’un des plus éminents disciples de François d’Assise, Pellegrino fut un des plus parfaits religieux. Il vivait comme un voyageur et un étranger sur la terre : ses pensées, ses entretiens, ses affections étaient au ciel.
Pendant sa vie, Pellegrino se rendit célèbre par le don des miracles. Après sa mort qui eut lieu au couvent de San Severino (Septempeda) dans les Marches, de nouveaux miracles attirèrent les foules à son tombeau. Longtemps après sa mort, son corps fut retrouvé sans corruption : il fut conservé avec honneur dans l’église des conventuels. A la dernière suppression des ordres religieux, on le transféra dans la chapelle de Notre-Dame-des-Lumières, en la ville de San Severino.
Pellegrino est principalement invoqué pour guérir les maux de dents.
Son culte fut approuvé en 1821, et le Martyrologe Romain le mentionne au 27 mars.

1 Voir au 26 mars.

RUPERT DE SALZBOURG

Évêque, Saint
+ vers 710

27 mars

Rupert, issu du sang royal de France, s'exerça, dès sa jeunesse, à la pratique du jeûne, des veilles et de plusieurs autres sortes de mortifications : il était aussi un modèle de chasteté, de tempérance et de charité envers les pauvres. Son nom devint si célèbre, qu'on venait le consulter de toutes parts. Il éclaircissait les doutes qu'on lui proposait, consolait les affligés, et guérissait les maladies des corps et des âmes. Un mérite si distingué le fit élever sur le siège épiscopal de Worms : mais les habitants de ce diocèse, dont la plupart étaient encore idolâtres, ne purent souffrir un pasteur dont l'éminente sainteté condamnait leurs désordres ; ils l'accablèrent d'outrages, et le chassèrent de la manière la plus indigne.
Théodon, duc de Bavière invita le Saint à venir dans son pays. Rupert arriva à Ratisbonne en 697, et y fut reçu par le duc et par sa cour avec la plus grande distinction. Ayant trouvé partout des cœurs dociles, il ralluma le flambeau de la foi, éteint par les superstitions et par les hérésies qui s'étaient élevées depuis la mort de saint Séverin. Il convertit Ragrintrude, sœur de Théodon, et cette conversion fut suivie de celle du duc et de toute la Bavière. Dieu autorisa, par plusieurs miracles, la doctrine que prêchait le saint missionnaire. Le zèle de Rupert porta aussi la lumière de l'évangile chez les nations voisines.
Le Saint continua ses prédications à Lorch et à Juvave. Il établit son siège épiscopal dans cette dernière ville. Elle était alors presque entièrement ruinée ; mais on la rebâtit, et elle prit le nom de Salzbourg. Le duc Théodon y fit beaucoup d'embellissements, avec de riches donations, qui mirent le Saint en état de fonder un grand nombre d'églises et de monastères. Théodebert ou Diotper, héritier de la piété de son père, augmenta considérablement les revenus de l'église de Salzbourg.
Saint Rupert fit un voyage en France, dans le dessein de se procurer des missionnaires capables de le seconder dans ses travaux apostoliques : il en emmena douze, avec sainte Erentrude, sa nièce. Celle-ci ayant fait à Dieu le sacrifice de sa virginité, il lui donna le gouvernement du monastère de Numberg, dont il était fondateur. Il mourut quelques années après, le jour de Pâques, qui tombait cette année le 27 Mars. Il venait de dire la messe et de prêcher. Il est nommé en ce jour dans les martyrologes. En Autriche et en Bavière, on fait sa principale fête le 25 Septembre. C'est le jour d'une des translations de ses reliques, que l'on voit à Salzbourg, dans l'église qui porte son nom.
SOURCE : Alban Butler : Vie des Pères, Martyrs et autres principaux Saints… – Traduction : Jean-François Godescard.

MADELEINE CATHERINE MORANO

Religieuse, Bienheureuse1847-1908

26 mars

Née à Chieri (Turin) le 15 Novembre 1847, Madeleine Catherine Morano commence toute jeune, au milieu des enfants de son village, un noviciat de pédagogue qui remplira toute sa vie, surtout après avoir obtenu son diplôme d’enseignante. Riche d’une expérience didactique et dans la catéchèse, elle pu couronner sur la trentaine son désir de consécration qui remontait à sa première communion. Elle devient Fille de Marie Auxiliatrice en 1879 et demande au Seigneur la grâce “de rester en vie jusqu’à ce qu’elle ait complété la mesure de la sainteté”.
Destinée en 1881 à la Sicile, elle y commence une œuvre féconde d’éducation pour les filles et les jeunes des milieux populaires. Tournant constamment “un regard vers la terre et dix vers le Ciel”, elle ouvre partout dans l’île des écoles, des patronages, des pensionnats et des ateliers. Nommée provinciale, elle se charge aussi de la formation des nouvelles et nombreuses vocations, attirées par son zèle et par le climat communautaire qui se crée autour d’elle. Son apostolat multiple est apprécié et encouragé par les Évêques, qui confient à son esprit d’entreprise évangélique toute l’œuvre des catéchismes.
Minée par une tumeur, sœur Morano termine à Catane, le 26 mars 1908, une vie de pleine cohérence, vécue toujours avec l'intention de “ne jamais mettre d’obstacle à l'action de la Grâce en cédant à l'égoïsme personnel”. Jean Paul Il l'a proclamée bienheureuse le 5 novembre 1994 dans cette même ville. La célébration de sa mémoire tombe le jour qui rappelle sa naissance sur terre : le 15 novembre. Sa dépouille mortelle est vénérée à Alì Marina (Catane).

LUDGER DE MUNSTER

Évêque, Saint
+ 809

26 mars

Saint Ludger, d'une des premières maisons de Frise, naquit vers l'an 743. Son père, pour se conformer à ses désirs, le mit sous la conduite de saint Grégoire, disciple et successeur de saint Boniface dans le gouvernement de l'église d'Utrecht. Saint Grégoire l'ayant reçu dans son monastère, prit un soin particulier de son éducation. Charmé des progrès qu'il faisait dans les sciences et la vertu, il lui donna la tonsure cléricale. Ludger, qui voulait se perfectionner dans les connaissances propres à former l'esprit et le cœur, passa en Angleterre, avec la permission de saint Grégoire. Il y suivit quatre ans et demi le célèbre Alcuin, qui était à la tête de l'école d'York. Avare de son temps, il n'en perdait pas la plus petite partie ; il en partageait tous les moments entre les exercices de la religion et l'étude de l'Écriture et des Pères. Il retourna dans sa patrie en 773.
Saint Grégoire étant mort en 776, Albéric son successeur éleva Ludger à la dignité du sacerdoce, et l'employa plusieurs années à prêcher l'évangile dans la Frise. Le Saint s'acquitta de son ministère avec un grand succès ; il convertit une multitude innombrable d'infidèles et de mauvais chrétiens, fonda plusieurs monastères et bâtit des églises de toutes parts. Le ravage de la Frise par les Saxons l'obligea malheureusement d'interrompre ses travaux apostoliques ; il fut même forcé de quitter le pays. Se voyant libre, il fit un voyage à Rome, afin de consulter le Pape Adrien II sur le parti qu'il avait à prendre pour exécuter la volonté de Dieu ; il se retira ensuite au Mont-Cassin, où il resta trois ans et demi. Il pratiqua toutes les austérités de cette maison , dont il portait l'habit, sans y avoir fait toutefois des vœux monastiques.
Cependant Charlemagne vainquit les Saxons, et fit, en 787, la conquête de la Frise. Ludger retourna dans le pays qu'il avait été forcé d'abandonner, pour y continuer ses missions. Il annonça l'évangile aux Saxons, et en convertit un grand nombre. Il porta aussi la lumière de la foi dans la province de Sudergou, aujourd'hui la Westphalie ; il fonda ensuite le monastère de Werden, dans le comté de la Mark[1]. L'Empereur Charlemagne l'estimait beaucoup. Il avait été instruit de son mérite par Alcuin, qui était passé d'Angleterre en France.
En 802, Hildebaud, archevêque de Cologne, sacra Ludger, évêque de Mimigardefort, malgré la résistance de ce dernier. La ville de Mimigardefort prit ensuite le nom de Munster, du monastère que le Saint y bâtit pour les chanoines réguliers, destinés à faire l'office divin dans la cathédrale. Le nouvel évêque joignit à son diocèse cinq cantons de Frise, qu'il avait gagnés à Jésus-Christ. Il fonda encore dans le duché de Brunswick le monastère de Helmstad, qui fut appelé ensuite Ludger-Clooster, c'està-dire , monastère de Ludger.
Le saint évêque, qui, comme nous l'avons observé, était fort habile dans la connaissance de l'Écriture, ne passait aucun jour sans en expliquer quelque chose a ses disciple. Il mortifiait son corps par des jeûnes rigoureux et par de longues veilles ; il portait aussi le cilice, mais secrètement, et on ne s'en aperçut que fort peu de temps avant sa mort. S'il lui arrivait quelquefois de manger de la viande, par condescendance pour le prochain, il se renfermait dans les bornes de la tempérance la plus exacte. Lorsqu'il était obligé de se trouver dans quelque assemblée, il faisait tomber adroitement la conversation sur des matières spirituelles, et se retirait le plus tôt qu'il lui était possible. Il était doux et affable envers les pauvres, mais plein de fermeté et de résolution à l'égard des riches enflés de leurs trésors. Les pécheurs impénitents le trouvaient armé d'une rigueur inflexible. Une dame de qualité, coupable d'inceste, en fit l'expérience. En vain elle mit tout en œuvre pour gagner le saint évêque : il ne voulut rien entendre ; et comme la coupable ne se corrigeait point, il la retrancha de la communion des fidèles. Il ne prenait sur son patrimoine et sur les revenus de son évêché, que ce qui lui était absolument nécessaire pour subsister ; le reste était employé à faire des aumônes.
La conduite du Saint, toute irréprochable qu'elle était, trouva des censeurs. On le décria même auprès de Charlemagne ; on le lui représenta comme un homme qui ruinait son évêché, et qui négligeait l'embellissement des églises de sa juridiction. Le prince , qui aimait à voir des églises magnifiques, prêta l'oreille aux accusateurs de Ludger, et lui ordonna de se rendre à la. cour. Le Saint obéit. Le lendemain de son arrivée, un officier le vint avertir que l'Empereur l'attendait. Ludger, qui disait son office, répondit qu'il irait trouver le prince aussitôt qu'il aurait fini. On le vint chercher trois fois de suite, tant on s'ennuyait de son délai. Ses ennemis ne manquèrent pas de lui en faire un nouveau crime. Lorsqu'il fut arrivé, l'Empereur lui demanda avec un peu d'émotion, pourquoi il le faisait attendre si long-temps. « Je sais tout ce que je dois à Votre Majesté, répondit Ludger ; mais j'ai cru que vous ne trouveriez pas mauvais que Dieu eût la préférence. Quand on est avec lui, il faut oublier toutes les autres choses. D'ailleurs, en agissant de la i1 sorte , je me suis conformé aux intentions de Votre Majesté, puisqu'après m'avoir choisi pour évêque , elle m'a commandé de préférer le service de Dieu à celui des hommes. » Cette réponse fit une telle impression sur l'Empereur, qu'il tint Ludger pour justifié des accusations formées contre lui. Il le traita avec distinction, et disgracia tous ceux qui avaient voulu le perdre.
L'amour que saint Ludger avait pour la prière, la lui faisait recommander fortement aux autres. Un jour qu'il vaquait à ce saint exercice avec ses clercs, il reprit sévèrement l'un d'entre eux qui avait paru seulement à l'extérieur occupé d'autre chose que de Dieu ; il lui imposa même une pénitence de quelques jours. Outre le don des miracles, il avait aussi celui de prophétie. Il prédit les ravages que les Normands devaient faire dans l'empire français, et cela dans un temps où il ne paraissait pas qu'on eût rien à craindre de ces peuples. Il voulut aller travailler à leur conversion; mais il en fut empêché par Charlemagne, qui le jugeait nécessaire dans la Westphalie.
Quelque temps après, le Saint tomba malade. Il continua d'exercer ses fonctions malgré les douleurs qu'il ressentait. Le dimanche de la passion de l'année 809 , il prêcha de grand matin , dit la messe sur les neuf heures , et fit le soir un second sermon ; après quoi il prédit qu'il mourrait la nuit suivante, et marqua l'endroit du monastère de Werden où il voulait être enterré. La prédiction se vérifia à minuit, où Dieu l'appela à lui par une mort précieuse. Ses reliques sont encore à Werden.
Cet esprit de foi et de prière, qui animait continuellement saint Ludger, est bien rare. Le nombre des vrais adorateurs est infiniment petit ; on en est même venu jusqu'à ne pas garder la modestie extérieure dans les actes de religion les plus solennels. Il suffit, pour s'en convaincre, de jeter un coup d'œil sur ce qui se passe dans nos temples. On dirait que la plupart des chrétiens ont oublié qu'ils sont dans la maison de Dieu : car quelle autre raison rapporter de leur peu d'attention et de leur peu de ferveur? Qu'est devenu surtout ce silence respectueux dont les Saints nous ont donné l'exemple, silence qui prend sa source dans le sentiment intime de la présence de Dieu, et qui règle tous les mouvements extérieurs du corps ; silence si essentiel, qu'on ne peut y manquer sans perdre le fruit de ses prières ; silence dont le Seigneur est si jaloux, qu'il en fit une loi expresse pour le temple de Salomon , qui n'était pourtant que la figure des nôtres ? Ne semble-t-il pas que nos temples soient devenus des lieux profanes, où il est permis de tenir des discours frivoles, souvent même criminels ? Comment, après cela, voudrions-nous que Dieu nous exauçât ? Nous l'outrageons par nos prétendues prières ; aussi ne remportons-nous du temple que des malédictions.
SOURCE : Alban Butler : Vie des Pères, Martyrs et autres principaux Saints… – Traduction : Jean-François Godescard.

[1] Cette abbaye était située dans la ville du même nom, sur la Ruhr, dans la province de Cleve-Berg, arrondissement d'Essen, et dont on avait fait dans le temps une maison de correction. Quelques auteurs l'ont confondue mal à propos avec l'abbaye de Werden située dans la principauté de Werden, et fondée également sous Cbarlemagne, par un moine anglais, nommé Schwibrecht. En 890 l'évêque Wiegbert lui légua tout son patrimoine paternel ; en 994 Bruno, duc de Saxe et évêque de Werden, fut élu Pape sous le nom de Grégoire V. Par le traité de Westphalie cette abbaye, devenue le partage des luthériens, fut érigée en duché, et cédée à la couronne de Suède, qui la posséda à titre de fief héréditaire en Allemagne. En 1709 le Roi de Suède l'engagea pour deux tonnes d'or à l'Électeur de Hanovre qui finit par la garder. L'abbé de Werden appartenait anciennement aux prélats princiers d'Allemagne.