samedi 5 février 2011

JEANNE DE LESTONNAC

Veuve, Éducatrice, Fondatrice, Sainte
1556-1640

2 février

Cette vertueuse dame, d'une illustre naissance, mais plus illustre encore par la sainteté de sa vie, naquit à Bordeaux en l'année 1556. Son père, nommé Richard de Lestonac, était conseiller au parlement de cette ville, et sa mère, Jeanne Deyquem de Montagne, était propre sœur du célèbre Montagne, si connu par ses Essais. Elle fut l'ainée de quatre enfants, qui composaient cette famille. Loin de trouver dans sa mère un guide dans la piété, la jeune Jeanne eut au contraire à se préserver des dangereux exemples et des pernicieuses leçons qu'elle en reçut de bonne heure. Madame de Lestonac, séduite par l'attrait des nouveautés, s'était laissé entraîner aux erreurs de Calvin, qui commençaient à cette époque à se propager en France. Elle professait la religion prétendue réformée, et conduisait sa fille au prêche ; mais aussitôt que l'enfant, averti par son père et son oncle, sut quel crime c'était que l'hérésie, il ne fut plus possible à sa mère de la faire entrer dans cette synagogue de satan, et elle n'eut plus que de l'horreur pour les prophètes de mensonge. Pleine de respect et de complaisance pour celle à qui elle devait le jour, Jeanne néanmoins savait lui résister sur ce point important, et jamais elle ne lui céda au détriment de sa foi, au risque même d'encourir sa disgrâce, effet qui suivit sa courageuse fermeté. Elle fut soutenue dans le bien par un frère qu'elle avait et qui plus tard abandonna le monde pour entrer dans la compagnie de Jésus, où il vécut comme un excellent religieux.
La jeune de Lestonac en croissant en âge croissait aussi en vertu. Sa piété, son attrait pour l'oraison, son éloignement pour les plaisirs du monde, quoiqu'elle fût obligée de paraître dans les fêtes, la portaient vers l'état religieux; mais ses parents avaient d'autres desseins sur elle, et en fille soumise, elle ne crut pas devoir résister à leurs volontés. Elle épousa donc, à l'âge de dix-sept ans, le marquis Gaston de Montferrand, d'une des plus anciennes et des plus nobles maisons de France. Elle en eut sept enfants, dont trois moururent jeunes; trois filles lui restèrent; deux d'entre elles se consacrèrent à Dieu dans la maison de l'Annonciade de Bordeaux, la troisième s'engagea dans le mariage, ainsi que son fils, dont elle-même soigna l'éducation et qui, par sa conduite, se montra digue de ses ancêtres. Épouse et mère chrétienne, la marquise de Montferrand sut allier ensemble les devoirs de sa condition avec les exercices d'une dévotion éclairée, passant successivement et avec ordre de la prière à l'action, et du commerce de la société au recueillement de l'oraison. Sa prudence, sa douceur, ses autres bonnes qualités rendirent son union heureuse. Elle vécut ainsi vingt-quatre ans, après lesquels la mort lui enleva son époux. Dégagée des liens du mariage, la pieuse veuve comprit les nouvelles obligations qu'elle avait à remplir et régla sa conduite sur les avis de l'apôtre saint Paul. Bientôt son goût pour la vie religieuse se réveillant avec force, elle conçut le dessein d'entrer dans l'ordre des Feuillantines et se détermina, dans cette intention, à partir pour Toulouse, où madame Antoinette d'Orléans, veuve du marquis de Belle-Isle, venait de donner l'exemple d'un généreux mépris du monde et d'un grand courage, en embrassant cette règle austère. Le voyage de madame de Montferrand devait être secret, mais son fils en fut néanmoins informé, et la devançant à Toulouse, il fit mille efforts pour l'obliger à changer de résolution; tout fut inutile; elle étouffa dans cette occasion les sentiments de la nature pour suivre ce qu'elle croyait conforme à la volonté de Dieu. Bientôt elle prit l'habit et reçut en même temps le nom de Jeanne de Saint-Bernard. Sa ferveur pendant son noviciat fut admirable; mais ses forces physiques ne répondant pas à son ardeur, elle se vit obligée, à son grand regret, et par l'avis des médecins, de sortir de ce monastère au mois de décembre 1603.
Rendue au siècle, mais conservant toujours son attrait pour le cloître, madame de Lestonac, nom qu'elle reprit alors, se retira dans sa terre de la Mathe, dont elle se fit une solitude. Peu éloignée du château de Landiras, que son fils habitait, elle y allait quelquefois pour s'occuper du mariage de sa fille. Les relations de société, qu'elle fut obligée d'avoir dans cette circonstance, lui fournirent l'occasion de voir de jeunes demoiselles de grandes maisons, qu'elle finit par gagner entièrement à Dieu, et dont plusieurs devinrent plus tard ses fidèles coopératrices dans l'œuvre sainte qu'elle méditait. Cette œuvre n'était autre chose que la fondation d'un nouvel ordre de religieuses, qui réparerait les maux causés par l'hérésie en donnant aux jeunes filles une éducation chrétienne. Deux pieux Jésuites de Bordeaux, auxquels la vertueuse veuve communiqua ses pensées à ce sujet, l'encouragèrent beaucoup à réaliser son projet, qu'ils regardaient comme une inspiration du ciel. Il ne fut pas facile d'obtenir le consentement du cardinal de Sourdis, archevêque de Bordeaux, qui, venant d'établir les Ursulines dans sa ville archiépiscopale, sollicita madame de Lestonac d'entrer dans cette nouvelle maison ; il se rendit enfin, d'après les représentations du Père de Bordes, un des deux jésuites qui la dirigeaient, et il permit qu'on se pourvût en cour de Rome pour obtenir l'approbation de l'Institut. On y envoya un ecclésiastique capable, chargé de présenter la règle, qui fut examinée par les deux célèbres cardinaux Barouius et Bellarmin. Cette règle est basée sur celle de saint Ignace, et l'intention de la pieuse fondatrice a été que ses filles imitassent, suivant leur pouvoir, et en faveur des personnes de leur sexe, les œuvres de zèle auxquelles se livre avec tant d'ardeur la sainte compagnie de Jésus, qu'elle estimait beaucoup. Le rapport des cardinaux ayant été favorable, le pape Paul V, qui gouvernait alors l'Église, approuva l'Institut par sa bulle du 7 avril 1607, et voulut que les sœurs qui le composaient fussent agrégées à un ordre déjà reconnu, afin qu'elles pussent participer à ses privilèges. Le cardinal de Sourdis les attacha donc à celui de Saint-Benoît, et madame de Lestonac s'étant établie à Bordeaux avec ses compagnes dans une maison qu'elle avait achetée, le même prélat leur donna l'habit et le voile avec beaucoup de solennité le 1er mai 1608.
C'est le sort de toutes les œuvres saintes d'être exposées à la critique et à la censure du monde. Celle de madame de Lestonac ne put en être exempte, et l'on traitait sa fondation d'entreprise ridicule, qui ne pouvait longtemps subsister; mais le contraire arriva; de nouveaux sujets, qui se présentèrent et furent admises, consolidèrent l'Institut. Henri IV, qui régnait alors, informé des vertus de la sainte veuve et du bien qu'elle se proposait de faire, autorisa la congrégation par ses lettres patentes du mois de mars 1609. Tout semblait concourir pour assurer la prospérité de cette œuvre naissante, lorsque le cardinal de Sourdis, par des raisons qu'on n'a pu connaître, se déclara contre elle et proposa aux sœurs de se réunir aux Ursulines. Les raisons qu'elles lui donnèrent de leur refus l'ayant mécontenté, il ne voulut pas recevoir leurs vœux et se disposa à partir pour Rome, où il devait faire un voyage. Les prières ferventes, que ces vertueuses filles adressèrent à la sainte Vierge, triomphèrent sans doute de l'opposition du premier pasteur ; changé subitement à leur égard, il leur fit faire leur profession solennelle le 8 décembre 1609.
Depuis ce moment Dieu sembla se plaire à répandre ses bénédictions les plus abondantes sur l'ordre des religieuses filles de Notre-Dame. De nouvelles maisons furent fondées dans le midi de la France; mais ces nouveaux établissements ne purent se former sans donner beaucoup de sollicitudes à la vénérable servante de Dieu. Elle eut à supporter des épreuves difficiles, qu'il sembla que le Seigneur ne permettait qu'afin de la purifier davantage et de faire éclater ses vertus héroïques. Cette femme véritablement forte possédait à un degré éminent le véritable esprit du christianisme. Son humilité était profonde, sa foi était ferme et agissante, tout en elle montrait combien elle en était pénétrée, et le maréchal d'Ornano disait que sa vue seule lui rappelait la pensée du ciel. Son abandon à la volonté de Dieu était entier et sans réserve ; elle en eut besoin dans bien des circonstances de sa vie. Elle puisait dans l'oraison, qui fut toujours pour elle un exercice d'attrait, des lumières vives qui lui servaient pour se guider et pour diriger dans les voies du salut la nombreuse famille dont la grâce l'avait rendue la mère. Sa charité pour Dieu était ardente; elle avait souvent à la bouche ces paroles de saint Paul : « Qui nous séparera de l'amour de Jésus-Christ ? » Ce divin Sauveur caché dans l'adorable sacrement de nos autels était le grand objet de sa dévotion. Une vie si sainte se termina par une mort précieuse aux yeux de Dieu. Elle s'occupait des exercices d'une retraite de trois jours, pour le renouvellement annuel des vœux; elle venait de se confesser et de communier dans le même jour, lorsque le lendemain une attaque d'apoplexie lui fit perdre subitement connaissance ; elle eu recouvra néanmoins assez pour empêcher qu'on ne fit son portrait et pour bénir ses filles. Le 2 février 1640 elle rendit son âme à son créateur à l'âge de quatre-vingt-quatre ans. Sa réputation de sainteté était si bien établie que ses funérailles eurent l'air d'un triomphe. On lui attribue plusieurs miracles, et son tombeau était en vénération à Bordeaux jusqu'à l'époque de la révolution. Au moment où ses filles furent expulsées de leur maison, elles confièrent son corps à un vertueux habitant de cette ville qui le conservait avec soin ; mais ce précieux dépôt ayant été découvert pendant la terreur, l'habitant fut emprisonné et le corps mis en terre dans le jardin de l'hôtel-de-ville. Il y fut retrouvé le 23 novembre 1822, et rendu à la communauté de Bordeaux qui le conserve avec respect. La cause de la béatification de madame de Lestonac a été introduite à la congrégation des rites le 6 septembre 1834 et se poursuit eu ce moment.
SOURCE : Alban Butler : Vie des Pères, Martyrs et autres principaux Saints… – Traduction : Jean-François Godescard.

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