samedi 22 janvier 2011

LAURA VICUNA

Coopératrice salésienne, Bienheureuse1891-1904

La cruelle vérité

La famille salésienne, à la suite de Don Bosco, sait susciter la sainteté chez les jeunes. Après Dominique, découvrons Laura, jeune sud-américaine décédée avant ses 13 ans, et proclamée Bienheureuse par Jean-Paul II.
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Au collège des Sœurs Salésienne de Junin, Laura découvre le bonheur. Dès le premier contact, lorsque sa maman Mercedes a laissé les deux fillettes aux mains de Sœur Angèle, elle a goûté le sens de la famille. C’est vrai, Mandina (c’est le surnom d’Amanda), s’était agrippée à elle. La pauvre ! À 7 ans elle ne pouvait pas comprendre pourquoi sa maman la laissait là, seule avec sa grande sœur.
Pour Laura, tout est neuf. Elle a fui, il y a près d’un an, le Chili en pleine révolution. Et maintenant, elle commence a se faire de nouvelles amies dans les montagnes d’Argentine. Les Sœurs sont devenues sa nouvelle famille. Car, depuis la mort de son papa, il y a sept ans, Laura n’a guère connu ni la paix, ni la joie d’un foyer.

La lumière se fait sur l’inacceptable

Justement c’est le thème de l’entretien de ce jour. Sœur Angèle explique le mariage à sa petite classe attentive. Les filles sont partagées entre inquiétude et fascination. En effet, dans le pays beaucoup d’entre elles sont mariées vers 12-13 ans. Il n’est donc pas trop tôt de commencer à en parler ! “L’amour c’est ce qu’il y a de plus beau. Et c’est encore plus vrai quand on peut le partager”.
Au fur et à mesure des explications de la Sœur, un sentiment étrange envahit le cœur de Laura. Autour d’elle, les copines ne sont pas avares de questions et Sœur Angèle répond avec délicatesse et exactitude à tous leurs soucis. Soudain Laura saisit le pire. Elle vient de comprendre la vie de sa mère, pauvre veuve abandonnée qui se réfugie dans la ferme de Manuel Mora. Un homme redoutable, qui traite son monde en esclave. Le regard triste de maman et la gêne devant ses enfants... Et maintenant l’internat chez les Sœurs loin de la ferme. Son cœur s’emballe. Laura s’évanouit. La vérité du scandale vient de tuer l’innocence de l’enfant.
1901 : l’année de ses dix ans, Laura fait sa première communion. Comme les autres fillettes accueillies au Collège des Sœurs salésiennes de Junin (Argentine), elle vit dans un climat qui favorise la maturation spirituelle et la connaissance des choses de la foi.
Cela faisait une année scolaire déjà que Laura et sa sœur Amanda vivaient au Collège de Junin. Elles étaient heureuses. En effet, quoi de mieux pour de jeunes enfants qui viennent de subir les angoisses et la précarité de l’immigration, que l’ambiance du Collège qui présentait toutes les garanties de la sécurité matérielle et affective ?
Junin était un havre de paix.

Un environnement favorable

Dans cette école-internat, Laura et Amanda nouent de profondes amitiés avec leurs copines. De leur côté, les Sœurs sont très jeunes et enthousiastes. Pour cette seconde rentrée scolaire, les élèves découvrent une jeune enseignante, sœur Anne-Marie Rodriguez. Elle venait de quitter sa Colombie natale pour la communauté d’Argentine. Laura comprit qu’elle aussi devait vivre une expérience de déracinement. Sœur Anne-Marie a-t-elle su mettre à profit cette réalité pour en partager une meilleure complicité avec elle ? Toujours est-il que Laura est fascinée par la manière d’être et de vivre de cette religieuse.
Elle découvre ainsi toute la place de Dieu dans la vie d’une grande personne. Si les Soeurs sont si gentilles, si elles sont si joyeuses, en comparaison de tant d’autres adultes, cela ne viendrait-il pas de Dieu dont elles parlent avec tant de facilité et de sincérité ? La communauté se retrouve régulièrement avec les enfants pour la prière. Le prêtre salésien qui passe dans le Collège se met à la disposition des enfants pour l’Eucharistie et la confession. La jeune Laura en profite. Peut-être trop, selon Amanda, qui trouve que sa sœur fait du zèle. Mais Laura sait qu’à chaque fois elle se sent plus forte et qu’après, la vie lui semble plus facile.

La secrète prière de Laura

« Tu pourras faire ta Première Communion cette année, si tu le veux », propose-t-on à Laura. Elle se prépare avec enthousiasme à cette fête. Très vite, elle construit un projet secret dans son cœur. En effet, Mercedes Vicuña, sa mère, n’est plus à l’aise avec la pratique religieuse. Depuis son arrivée en Argentine, elle vit une relation ambiguë avec son protecteur Manuel Mora. Ce dernier ne s’embarrasse pas de “bondieuseries“. Mercedes n’avait-elle pas conseillé à ses enfants de prier en cachette pendant les dernières grandes vacances ?
« Seigneur, le jour de ma Première Communion, je voudrais tant que maman s’avance pour communier en même temps que moi, ce serait mon plus précieux cadeau ». Laura, pleine de lucidité, connaît le cœur de sa mère. Elle sait que celle-ci a concédé beaucoup de ses convictions à cet homme qui la domine.
Le 2 juin 1901, les chants de fête dans la petite chapelle et l’atmosphère de gaîté des enfants de Junin ne réussissent pas à combler le désir de Laura. Sa maman reste à l’écart et ne communie pas. Laura est triste et inquiète à la fois. Le mal qui ronge sa maman est donc plus lourd qu’il n’y paraît…
La deuxième année passée à Junin, au collège des Sœurs salésiennes, se termine. Mercedes Vicuña regarde sa fille Laura avec étonnement. Elle est devenue grande et belle, avec ses yeux foncés et ses cheveux ondulés. Les fossettes qui se forment sur ses joues, quand elle rit, attirent la sympathie.
« Au revoir ! Au revoir ! » En partant pour le domaine de Quilquihué où sa mère a établi son gîte auprès du riche propriétaire Manuel Mora, Laura a le pressentiment de ce qui l’attend. D’ailleurs, Mercedes, sa mère, en fait l’amère expérience. C’est un patron arrogant, grossier et despotique. Elle avait cru pouvoir s’appuyer sur lui pour améliorer sa situation, mais aujourd’hui, elle reconnaît que sa vie s’est transformée en esclavage.
Cela fait deux jours à peine que les deux fillettes, Laura et sa sœur Amanda, sont de retour à la ferme. De la véranda où elle reste durant la journée, Laura voit Manuel arriver et attacher son cheval au poteau, près de l’entrée de la maison. Il exige de rester seul avec la jeune fille et chasse la mère qui se réfugie dans la maison. Mais Laura se débat et se sauve. L’homme vaincu médite un autre coup. Il ne peut accepter qu’une enfant de 11 ans lui résiste.

La détermination face à la violence

Quelques jours plus tard a lieu la fête du marquage des animaux nés dans l’année. Le domaine prend l’aspect d’un village au jour de foire. Les gardiens de troupeaux se mélangent aux serviteurs et à leurs familles. Les amis du patron et les propriétaires voisins sont là aussi. On boit, on joue, on chante jusqu’à la tombée de la nuit qui annonce l’ouverture du bal. Les danses vont commencer. Manuel signale le début des danses en s’apprêtant à esquisser les premiers pas. Laura le voit s’avancer vers elle. Elle répond par un “non“ fier et décidé. L’homme est fou de rage : il insiste en se voulant charmeur. Mais c’est sans compter sur la détermination de Laura. Les invités observent. Le patron rougit, il est chez lui ici ! « Ah oui, elle ne veut pas danser, la sainte nitouche ? » Il saisit l’adolescente par le bras et la jette dehors avec les chiens.
Manuel Mora s’en prend maintenant à la mère qu’il couvre d’injures, et lui ordonne de rappeler sa fille pour qu’elle vienne s’excuser et danser. Mercedes sort, mais elle n’arrive pas à convaincre sa fille. Tout à coup la porte s’ouvre, Manuel sort et saisit la pauvre maman par le poignet. Elle est liée au poteau. Les danses s’arrêtent. Personne, pas même les frères du patron, n’ose intervenir. Manuel Mora fouette Mercedes jusqu’au sang. Les amis enfourchent leur cheval et s’en vont.
Laura, blottie derrière les arbres, pleure. Elle assiste dans la nuit à l’humiliation de sa mère.
Laura Vicuna et sa sœur Amanda ont eu toutes les peines du monde à rejoindre leur école pour cette nouvelle rentrée de février 1902 au collège des Sœurs salésiennes. Le terrible propriétaire Manuel Mora qui héberge la mère et les deux fillettes s’opposait à ce qu’elles retournent chez “ces bigotes de bonnes sœurs”.
— Alors, comment se sont passées ces vacances ?
Les questions fusent de toute part entre les jeunes filles qui se retrouvent après les congés d’été. Laura ne veut pas parler de ses mésaventures estivales. Manuel Mora s’était vengé sur la petite famille de ce qu’elle l’ait publiquement éconduit. Il s’était opposé à ce qu’elle reprenne ses classes chez les Sœurs. En effet, n’est-ce pas à cause de ces dernières et de leur morale que Laura, jeune adolescente de 11 ans, avait refusé ses avances ?
La mère s’était révoltée :
— Ce sont mes filles. Je veux qu’elles retournent à la pension chez les Sœurs ! Je ne suis pas ici comme une esclave !
— Ou esclave ou morte. Quant à ces deux, on verra bien !
Il avait fallu, sous l’insistance de Laura, que la mère aille demander aux Sœurs de reprendre les deux élèves gratuitement, faute de ressources.
Maintenant, l’école reprend. Personne n’imagine le drame qui se joue dans le cœur de Laura. Elle cache tous ces problèmes sous une allure joviale et un enthousiasme contagieux.
Merceditas Vera est de trois ans plus âgée que Laura. Elles sont pourtant devenues amies. Il est vrai que Laura est si mure de caractère, et douée d’une forte intériorité. Elle sait être une compagne agréable. Ce qui rapproche les deux filles, c’est un même idéal. Elles désirent donner toute leur vie au Seigneur. Peut-être comme une de ces Sœurs salésiennes qu’elles fréquentent au collège ? D’ailleurs, la sœur aînée de Merceditas Vera vient de faire une démarche en ce sens.
Lorsque Sœur Anne-Marie, enseignante, auprès des deux jeunes filles vient à mourir, elles prennent une résolution importante :
— Un jour, nous prendrons sa place !
Le 1er avril 1902, Mercéditas laisse éclater toute sa joie. Elle vient de manière tout officielle de revêtir la pèlerine de postulante, en signe d’un premier pas pour devenir Sœur salésienne. Laura imagine le jour où elle pourra vivre le même engagement. 

Vers une vie nouvelle

Mercedes Vicunia vit une véritable souffrance chez Manuel Mora. Sous prétexte qu’il est le propriétaire du domaine de Quilquihué, littéralement “le repaire du faucon”, profitant de la fragilité de cette veuve, mère de deux fillettes et expatriée, il songe à en faire une esclave par un jeu de séduction de plus en plus subtil et entreprenant. Maintenant qu’il tient la mère, il convoite l’aînée, Laura.
Pourtant cette enfant s’avère être une proie insaisissable pour le bourreau ! Non seulement elle a déjoué tous ses pièges et refusé ses avances, mais elle veut sauver sa mère. Son confesseur, le Père Crestanello est dans la confidence : “As-tu bien réfléchi ? Donner ta vie pour ta maman, c’est le plus grand acte d’amour. Mais c’est très dur”.
Laura sait ce qu’elle veut. Dans la chapelle du collège des Sœurs salésiennes de Junin au Chili, en ce 13 avril 1903, elle offre sa vie à Dieu pour que sa maman se libère de ses chaînes.
L’hiver n’en finit plus. Il fait froid. Laura tombe malade. Malgré les soins et l’attention des Sœurs, elle ne guérira pas. Sa maman vient la chercher et décide, à la grande fureur de Manuel Mora, de se réfugier dans une petite maison louée à Junin, loin du domaine et de son faucon. Un après-midi de janvier 1904, à l’improviste, les sabots d’un cheval retentissent dans la petite cour. Manuel saute à terre et entre en maître : “Je veux passer la nuit ici”. La mère est glacée de frayeur. Laura, rassemble ses forces, se lève et sort. Mora, qui craint un esclandre public, se jette sur elle, fou de rage, la saisit par le bras, la ramène à la maison et se met à la frapper sauvagement. Des gens accourent. Laura ne peut se défendre, mais ses yeux ne manifestent aucune peur. L’homme cède et enfourche son cheval pour s’éloigner au galop. Il est vaincu.
Mercedes, la mère est désemparée. Elle n’a pas trouvé la force de protéger sa fille. Laura l’appelle : “Viens, maman. Je veux te parler. Je ne guérirai pas, tu sais. Je vais bientôt mourir. C’est moi-même qui l’ai demandé à Jésus. Je lui ai offert ma vie pour toi… Pour que tu retournes à Lui. Je t’aime”. Mercedes est anéantie. C’est donc pour elle que sa petite souffre ? C’est pour elle qu’elle meurt ?
Le 22 janvier 1904, Laura meurt paisiblement, elle n’a pas encore 13 ans. Le jour même, Mercedes se confesse et communie. Une nouvelle vie commence en elle. Il n’est pas facile de casser la chaîne qui la liait à Mora. Elle s’enfuit en retraversant les Andes. Laura, son enfant lui a redonné la vie. Elle repart seule, mais elle n’est plus désespérée : elle a rencontré Dieu.
Daniel FEDERSPIEL

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