jeudi 30 avril 2015

ADJUTEUR DE VERNON

Ermite, Saint
† 1131
30 avril


Adjuteur était de l'illustre maison des seigneurs de Vernon sur Seine un d'eux, nommé Guillaume, est enterré dans l'église principale de ce lieu; il est appelé, dans son épitaphe, prince de Vernon, et passe pour avoir été grand-père de notre Saint. Son père s'appelait Jean, et sa mère Rosemonde, l'un et l'autre fort pieux et remplis de charité pour les pauvres. La sainteté de Rosemonde fut même si grande, qu'on lui donne le titre de Bienheureuse, et qu'on l'invoque publiquement avec son fils. L'éducation qu'Adjuteur reçut par leurs soins le rendit bientôt un excellent modèle de vertu. Il faisait sa principale occupation de la prière il domptait son corps par des jeûnes et des abstinences très rigoureuses, et ne lui épargnait rien de ce qui était propre à le rendre entièrement soumis à l'esprit. Son austérité alla même jusqu'à un tel excès, que, tout jeune qu'il était, il ne paraissait avoir que la peau et les os.
Dans la Heur de sa jeunesse, il se croisa avec un grand nombre d'autres seigneurs pour aller faire la guerre en Palestine, et tâcher de délivrer le sépulcre de Notre-Seigneur des mains des infidèles. Lorsqu'il fut près d'Antioche, quinze cents ennemis l'attaquèrent, et mirent aisément en fuite sa troupe, qui n'était que de deux cents hommes. Alors il implora, avec une ardeur extrême, le secours du ciel, et pria sainte Madeleine, pour laquelle la ville de Vernon avait alors une grande dévotion, de ne le pas abandonner en cette occasion.
A peine avait-il achevé sa prière, qu'un ouragan épouvantable éclata tout à coup, remplit les infidèles de terreur, et les obligea de prendre la fuite à leur tour. Adjuteur rallia ses gens, leur donna un nouveau courage, et avec ce peu de monde, poursuivit si vigoureusement les fuyards, qu'il en demeura mille sur place, et que le reste fut mis entièrement hors de combat.
Après dix-sept ans de diverses entreprises, où il fit toujours paraître un courage intrépide pour la cause du christianisme, il tomba entre les mains des ennemis, fut fait prisonnier, jeté dans un cachot et chargé de chaînes; on lui fit souffrir beaucoup de tourments pour l'obliger à renier sa foi et à se faire sarrasin. Mais il ne fut pas moins constant dans cette calamité, qu'il avait été courageux dans les combats, et rien ne fut capable d'ébranler sa foi, pour laquelle il souhaitait môme de répandre tout son sang et do perdre la vie. Un jour, qu'après un traitement fort barbare, il était seul et abandonné dans sa prison, il leva les yeux au ciel et implora le secours de sainte Madeleine, pour qui il avait une singulière dévotion, comme tous ceux de son pays, et de saint Bernard de Tiron, qui était mort depuis peu et que Dieu rendait éclatant par de grands miracles.
A la suite de cette prière il s'assoupit, et, pendant cet assoupissement, il fut transporté avec ses chaînes, du fond de sa prison, qui était en Orient, en un bois proche de la ville de Vernon, lieu de son domaine. Sainte Madeleine et saint Bernard, auteurs de ce grand Boiraclej l'ayant mis doucement à terre, lui dirent que ce devait être là le lieu de son repos jusqu'à la fin de sa vie. L'archevêque de Rouen, qui était Hugues III, en fit des informations, et le reconnut véritable par la déposition de cinq ou six seigneurs qui avaient mangé avec lui, en Palestine, la veille de son transport et de son arrivée en Normandie.
Pour lui, afin de reconnaître cette grâce, il fit bâtir une chapelle à l'honneur de sainte Madeleine, au lieu même où cette sainte amante de Jésus-Christ l'avait déposé, et y fit dresser trois autels, dont le principal fut dédié sous le nom de Saint-Sauveur et de Sainte Marie Madeleine. Ensuite, il se fit religieux dans l'abbaye de Tiron, qu'il institua héritière de tous ses biens, et y vécut avec tant de sainteté qu'il était un sujet d'admiration pour tous les religieux. Il avait un lit dans sa chambre comme les autres religieux, mais il couchait sur la terre et ne se servait de ce lit que pour cacher son austérité. Il assistait aux repas de la communauté, mais il s'y contentait de pain et d'eau et de quelques herbages sans assaisonnements. Il ne quittait jamais son cilice, et le plus usé de tous les habits était celui qui lui était le plus agréable.
Avec la permission de ses supérieurs, il se retira en solitude dans cette chapelle de Sainte Madeleine qu'il avait fait bâtir, et qui était accompagnée de quelques maisons, prieuré dépendant de Tiron. Il n'est pas croyable avec quelle ferveur d'esprit, et avec quelle austérité il vécut en cet ermitage. Son logement était une grotte derrière l'autel. Son exercice continuel était de prier et d'exercer la charité corporelle et spirituelle envers le prochain. L'archevêque Hugues, qui a le premier écrit sa vie, dit qu'il s'appliqua avec un zèle infatigable au secours des religieux qui étaient dans le besoin, à la réparation des églises, au soulagement des pauvres, à la réconciliation des grands seigneurs et des princes, à la réformation de la jeunesse, au rétablissement des bonnes mœurs, et à tout ce qui pouvait contribuer à l'ornement du christianisme qu'il était persévérant dans les veilles et dans la prière, infatigable dans le travail, patient dans les afflictions, zélé pour la chasteté, qu'il conserva intacte à la guerre où les dangers sont si nombreux pour cette vertu; enfin, qu'il se rendit aimable à Dieu, aux Anges et aux hommes.
Les miracles relevèrent encore ses grandes vertus. Il rendit la vue aux aveugles, l'ouïe aux sourds, la santé à toutes sortes de malades, et délivra un homme possédé d'un furieux démon. Ayant appris qu'il y avait dans la Seine un gouffre très dangereux, où il se perdait beaucoup d'hommes et de bateaux, il pria l'évoque de s'y transporter, de faire dessus le signe de la croix, et d'y jeter de l'eau bénite; et, pour lui, il y jeta une partie de la chaîne avec laquelle il avait été transporté; et, au même instant, le gouffre se remplit, et cessa d'être dangereux.
La fin de la vie de saint Adjuteur étant arrivée, il fit supplier l'évêque diocésain et l'abbé de Tiron de le venir assister. Ils se transportèrent aussitôt en sa chapelle après qu'il eut reçu de leurs mains les derniers Sacrements, il rendit son âme, chargée de mérites, à Notre-Seigneur. Ce fut le 30 avril de l'an 1131. Son corps fut enterré en cette même chapelle, qui avait été le lieu de ses grandes pénitences. Il s'y fit ensuite un grand nombre de miracles un huissier, à qui un seigneur qu'il venait assigner, avait crevé les yeux, y fit une neuvaine, vit la nuit saint Adjuteur qui apportait de l'huile et sainte Madeleine qui lui oignait les paupières, et, à son réveil, il se trouva guéri. La ville de Vernon et le pays d'alentour étant continuellement affligés d'incendies, de grêles, d'inondations et d'autres fléaux de Dieu, s'obligèrent à une procession à la chapelle de Sainte Madeleine, et furent entièrement délivrés. Dix habitants seulement, qui s'étaient moqués de cette dévotion, périrent misérablement dans l'année avec tous leurs biens et leurs maisons. Parmi les villages qui eurent part à cette grâce, on met ceux de Passy, de Gaillon, d'Estrépagny et de Longueville. La même ville étant assiégée, et souffrant de grands dommages par le feu grégeois que l'on jetait dedans, fut préservée de ce feu qui rebroussa contre les assiégeants, aussitôt que l'on eut imploré le secours de saint Adjuteur. Des lépreux ont aussi été guéris à son tombeau, et l'on éprouve encore tous les jours sa puissance auprès de Dieu.

SOURCE : P. Giry : Les petits Bollandistes : vies des saints. T. V. Source : http://gallica.bnf.fr/ Bibliothèque nationale de France.

JOSEPH-BENOÎT COTTOLENGO

Fondateur de la Piccola Casa de Turin, Saint
(1786-1842)
30 avril


Joseph Cottolengo est le saint Vincent de Paul italien. Il est né en Piémont d'une famille pauvre de Turin. Aîné de 12 enfants, ce petit garçon vif qui a souvent du mal à ne pas s'emporter, se montre cependant très pieux et plein de coeur. Il partage son maigre déjeuner avec de plus pauvres et déjà, les mendiants prennent l'habitude d'accourir sur son passage.
A dix-huit ans, Joseph-Benoît entre au Séminaire où une éloquence naturelle le fait surnommer Cicéron; il s'efforce cependant de dissimuler humblement ses connaissances. En tête de ses cahiers, il écrit: "Je veux être saint."
Reçu docteur en théologie à Turin, il ne s'occupe que des indigents, leur donne tout ce qu'il possède et se constitue leur confesseur. Désintéressé, il se consacre entièrement à eux. Déjà, au faubourg de Val-d'Occo, il ouvre la Piccola Casa. Cette "Petite maison de la Providence", comme il l'appelait, fut l'origine d'une ville entière de plus de 7,000 pauvres, malades, orphelins, estropiés, simples d'esprit, pénitentes.
Pour cette oeuvre extraordinaire, saint Joseph-Benoît Cottolengo prenait à coeur d'enseigner ses auxiliaires à toute occasion. Il leur disait: "Ceux que vous devez le plus chérir, ce sont les plus abandonnés, les plus rebutants, les plus importuns. Tous sont des perles précieuses. Si vous compreniez bien quel personnage vous représentent les pauvres, vous les serviriez à genoux." Lui-même était un modèle de charité; son zèle ne connaissait point de bornes.
Pour cette oeuvre, toujours plus exigeante, le Saint fonda 14 sociétés qui sont aujourd'hui très répandues, surtout en Italie. Parmi ces fondations, il y en a quelques-unes qui sont purement contemplatives. Leur vie de prière doit attirer sur les autres la bénédiction du ciel, et compléter l'oeuvre de miséricorde corporelle par une oeuvre de miséricorde spirituelle, en priant pour ceux qui ont particulièrement besoin de secours, les mourants et les défunts.
Le Saint se confiait totalement à l'infinie bonté de Dieu, et comme le disait un de ses amis, il avait plus de confiance en Dieu que dans toute la ville de Turin. Quand on lui demandait quelle était la source de ses revenus, il répondait: "La Providence m'envoie tout." La confiance en Dieu ne faisait pas que le Saint se croisât les bras, pourtant. Il dormait quelques heures, souvent sur une chaise ou sur un banc, et retournait à son oeuvre quotidienne: prière et travail.
Le labeur, les veilles et les jeûnes hâtèrent la fin du saint fondateur. Que lui importe la mort, il a confié son oeuvre à la Providence. Pour rassurer ses auxiliaires alarmés: "Soyez tranquilles, dit-il, quand je serai au ciel, où l'on peut tout, je vous aiderai encore plus que maintenant. Je me pendrai au manteau de la Mère de Dieu et garderai les yeux fixés sur vous."

D'après W. Schamoni, Le Vrai Visage des Saints, p. 266.

mardi 28 avril 2015

CATHERINE DE SIENNE

Dominicaine, Docteur de l'Église, Sainte
(1347-1380)
29 avril


Catherine Benincasa naquit à Sienne le 25 mars 1347 qui était à la fois le dimanche des Rameaux et le jour de l'Annonciation. En 1352, elle eut une vision du Christ-Pontife et fit vœu de virginité. A l'âge de quinze ans, Sainte Catherine revêtit l'habit des sœurs de la Pénitence de Saint Dominique (les mantellata). Après la mort de sa sœur Bonaventura, elle commença une vie d’ascèse. En 1368, après le retour à Dieu de son père et son mariage mystique avec le Christ, Catherine sauva ses frères pendant un coup d’état à Sienne. Deux ans après, elle donna son cœur à Jésus pour l’Église. De la même année datent ses premières lettres et les premières conversions. La jeune mystique provoqua quelques émotions dans sa cité et dans l’Ordre des dominicains. Elle dut comparaître devant le Chapitre général des dominicains à Florence en 1374. C'est alors qu'elle rencontra le Bienheureux Raymond de Capoue qui deviendra son directeur spirituel.
À partir de 1375 commence une période de sa vie durant laquelle elle prend de manière plus publique, la défense des intérêts du Pape et manifeste son souci de l’unité et de l’indépendance de l’Église, ainsi que du retour du Pape d’Avignon à Rome. Elle rencontre le pape Grégoire XI à Avignon. En septembre 1376, elle retourne à Sienne et Grégoire XI prend le chemin de Rome. Catherine continue son service d’ambassadrice du pape auprès des villes italiennes toujours en pleine ébullition. En 1378, après le décès de Grégoire XI, Urbain VI est élu pape. 5 mois après cette élection tumultueuse et les maladresses de l’élu, malgré les appels à la patience et les mises en garde de Catherine de Sienne, survient le Grand Schisme d’Occident et l’élection de l'antipape Clément VII (Robert de Genève). Catherine se bat pour que soit reconnu Urbain VI. La même année 1378, elle commence la rédaction de ses Dialogues, qui, rapporte une tradition, auraient été composés en cinq jours d’extase, du 9 au 14 octobre. Catherine vient s’établir définitivement à Rome. Deux ans après, après avoir reçu dans une vision, la nef de l’Église sur ses épaules, dans l’église du Vatican, Catherine meurt à Rome à l’âge de 33 ans. Bien que ne sachant pas écrire et ne connaissant pas le latin, elle laisse derrière elle une œuvre considérable. L’importance de son œuvre pour la langue italienne moderne est reconnue.
Appartenant au tiers-ordre dominicain, cette fille de Saint Dominique canonisé en 1461 par le pape Pie II est patronne de l’Italie et a été déclarée docteur de l’Église par le pape Paul VI, le 4 octobre 1970 en même temps que Sainte Thérèse d’Avila.

Discours de Paul VI

Le dimanche 4 Octobre 1970, Paul VI a présidé dans la Basilique Vaticane la cérémonie solennelle de la proclamation de Sainte Catherine de Sienne comme Docteur de l'Église. Voici le texte du discours prononcé par le Pape en la basilique Saint Pierre :
La joie spirituelle qui a rempli notre âme en proclamant Docteur de l'Église l'humble et sage vierge dominicaine, Catherine de Sienne, trouve sa référence la plus haute et, dirons-nous, sa justification dans la joie très pure éprouvée par le Seigneur Jésus lorsque, comme le rapporte le saint évangéliste Luc, « il tressaillit de joie sous l'action du Saint Esprit » et dit : « Je te bénis Père, Seigneur du ciel et de la terre, d'avoir caché cela aux sages et aux habiles et de l'avoir révélé aux tout petits. Oui, Père, car tel a été ton bon plaisir.[1] »
En vérité, en remerciant le Père d'avoir révélé les secrets de sa sagesse divine aux humbles, Jésus ne pensait pas seulement aux Douze qu'il avait choisis dans un peuple sans culture et qu'il enverrait un jour comme ses apôtres pour instruire toutes les nations et pour leur enseigner ce qu'il leur avait prescrit[2], mais aussi à tous ceux qui croiraient en lui, parmi lesquels seraient innombrables ceux qui seraient les moins doués aux yeux du monde.
Et l'Apôtre des gentils se plaisait à observer cela en écrivant à la communauté de Corinthe la grecque, ville où pullulaient les gens infatués de sagesse humaine : « Considérez votre appel. Il n'y a pas beaucoup de sages, selon la chair, ni beaucoup de puissants, ni beaucoup de gens bien nés. Mais ce qu'il y a de fou dans le monde, voilà ce que Dieu a choisi pour confondre les sages; ce qu'il y a de faible dans le monde, voilà ce que Dieu a choisi pour confondre la force ; ce qui dans le monde est sans naissance et ce que l'on méprise, voilà ce que Dieu a choisi ; ce qui n'est pas, pour réduire à rien ce qui est, afin qu'aucune chair n'aille se glorifier devant Dieu.[3]
Ce choix préférentiel de Dieu, dans la mesure où il est insignifiant ou même méprisable aux yeux du monde, avait déjà été annoncé par le Maître lorsqu'il avait appelé, en nette contradiction avec les estimations terrestres, heureux et candidats à son Royaume les pauvres, les affligés, les doux, les affamés de justice, les purs de cœur, les artisans de la paix[4].
Il n'est certes pas dans notre intention d'hésiter à mettre en relief comment, dans la vie et dans l'activité extérieure de Catherine, les Béatitudes évangéliques ont eu modèle de vérité et de beauté exceptionnelles. Tous, d'ailleurs, vous vous rappelez combien elle a été libre en esprit de toute convoitise terrestre, combien elle a été affamée de justice et envahie jusqu'aux entrailles de miséricorde dans sa recherche de porter la paix au sein des familles et dans les villes déchirées par des rivalités et des haines atroces, combien elle s'est prodiguée pour réconcilier la république de Florence avec le Souverain Pontife Grégoire XI, jusqu'à exposer sa propre vie à la vengeance des rebelles. Nous ne nous arrêterons pas à regarder les grâces mystiques exceptionnelles dont le Seigneur a voulu la gratifier, parmi lesquelles le mariage mystique et les saints stigmates. Nous croyons aussi que ce n'est pas, en la présente circonstance, le moment de rappeler l'histoire des magnanimes efforts accomplis par la sainte pour persuader le Pape de revenir à Rome, son siège légitime. Le succès qu'elle a finalement obtenu fut vraiment le chef-d'œuvre de son intense activité qui restera dans les siècles sa grande gloire et constituera un titre tout spécial à l'éternelle reconnaissance de l'Église.
Nous croyons par contre opportun en ce moment de mettre brièvement en lumière le second titre qui justifie, en conformité avec le jugement de l'Église, l'accord du titre de Docteur à la fille de l'illustre ville de Sienne, et c'est l'excellence particulière de la doctrine.
Quant au premier titre, celui de la sainteté, son approbation solennelle fut exprimée amplement et dans un style unique d'humaniste par le Pontifie Pie II, son compatriote, dans la bulle de canonisation « Misericordias Domini », dont il fut lui-même l'auteur. La cérémonie liturgique spéciale eut lieu dans la Basilique Saint-Pierre le 29 juin 1461.
Que dirons-nous donc de l'éminence de la doctrine de sainte Catherine ? Certainement nous ne trouverons pas dans les écrits de la sainte, c'est-à-dire dans les Lettres, conservées en nombre assez considérable, dans le « Dialogue de la divine Providence » ou « Livre de la doctrine divine » et dans les « orationes », la vigueur apologétique et les hardiesses théologiques qui distinguent les œuvres des grandes lumières de l'Église ancienne de l'Orient et de l'Occident. Nous ne pouvons pas non plus exiger de la vierge peu cultivée de Fontebranda les hautes spéculations propres à la théologie systématique, qui ont rendu immortels les docteurs du Moyen Age scolastique. Et, s'il est vrai que se reflète dans ses écrits, et d'une manière surprenante, la théologie du Docteur angélique, celle-ci y apparaît dépouillée de tout revêtement scientifique. Ce qui frappe plus que tout au contraire dans la sainte, c'est la science infuse, c'est-à-dire l'assimilation brillante, profonde et enivrante de la vérité divine et des mystères de la foi contenus dans les livres de l'Ancien et du Nouveau Testaments : une assimilation favorisée, oui, par des dons naturels très particuliers mais évidemment prodigieux, due à un charisme de sagesse du Saint Esprit, un charisme mystique.
Catherine de Sienne offre dans ses écrits un des plus brillants modèles de ces charismes d'exhortation, deparole de sagesse et de parole de science que saint Paul nous a montrés agissant dans chaque fidèle dans les communautés chrétiennes primitives et dont il voulait que l'usage fût bien réglé, faisant remarquer que ces dons ne sont pas tant à l'avantage de ceux qui en sont favorisés que plutôt à celui du Corps tout entier de l'Église : comme en lui, en effet, explique l'Apôtre, « c'est le seul et même Esprit qui distribue ses dons à chacun comme il l'entend »,[5] de même sur tous les membres de l'organisme mystique du Christ doit retomber le bénéfice des trésors spirituels que son Esprit prodigue[6].
« Doctrina ejus (scilicet Catharinænon acquisita fuit ; prius magistra visa quam est quam discipula » ; c'est ce qu'a déclaré le même Pie II dans la Bulle de canonisation. Et, en vérité, que de rayons de sagesse surhumaine, que d'appels pressants à l'imitation du Christ dans tous les mystères de sa vie et de sa Passion, que d'invitations à la pratique propre des vertus propres aux divers états de vie sont épars dans les œuvres de la sainte ! Ses lettres sont comme autant d'étincelles d'un feu mystérieux allumé dans son cœur brûlant de l'Amour infini qui est le Saint-Esprit.
Mais quelles sont les lignes caractéristiques, les thèmes principaux de son enseignement ascétique et mystique ? Il nous semble qu'à l'imitation du « glorieux Paul [7] » dont elle reflète parfois le style vigoureux et impétueux, Catherine soit la mystique du Verbe incarné et surtout du Christ crucifié. Elle a exalté la vertu rédemptrice du sang adorable du Fils de Dieu, répandu sur le bois de la croix avec la prodigalité de l'amour pour le salut de toutes les générations humaines[8]. Ce sang du Sauveur, la sainte le voit couler d'une manière continuelle au sacrifice de la messe et dans les sacrements, grâce au ministère des ministres sacrés, pour la purification et l'embellissement du Corps mystique du Christ tout entier. Nous pouvons donc dire que Catherine est la mystique du Corps mystique du Christ, c'est-à-dire de l'Église.
D'autre part, pour elle, l'Église est la mère authentique à laquelle il est juste de se soumettre et d'accorder révérence et assistance. Elle ose dire : « L'Église n'est rien d'autre que le Christ lui-même.[9] »
Quels ne furent donc pas le respect et l'amour passionné que la sainte nourrissait pour le Pontife romain ! Aujourd'hui, nous personnellement, serviteur des serviteurs de Dieu, nous devons à Catherine une immense reconnaissance, non certes pour l'honneur qui peut retomber sur notre humble personne, mais pour l'apologie mystique de la charge apostolique du successeur de Pierre. Qui ne se rappelle? Elle contemple en lui « le doux Christ sur la terre[10] », auquel on doit un amour filial et l'obéissance parce que : « qui sera désobéissant au Christ sur la terre, qui tient la place du Christ qui est au ciel, ne participe pas au fruit du sang du Fils de Dieu.[11] » Et, comme anticipant non seulement sur la doctrine, mais sur le langage même du Concile Vatican II[12], la sainte écrit au Pape Urbain VI : « Père très saint… sachez la grande nécessité, qui est la vôtre et celle de la sainte Église, de garder ce peuple [de Florence] dans l'obéissance et le respect envers votre Sainteté parce que c'est là qu'est le chef et le principe de notre foi.[13] »
Aux cardinaux ensuite, à beaucoup d'évêques et de prêtres, elle adresse de pressantes exhortations et n'épargne pas de sévères reproches, mais toujours en toute humilité et tout respect pour leur dignité de ministres du sang du Christ.
Et Catherine ne pouvait pas oublier qu'elle était la fille d'un Ordre religieux, un des plus glorieux et des plus actifs dans l'Église. Elle nourrissait donc une singulière estime pour ce qu'elle appelle « les saintes religions » qu'elle considère comme un lien d'union dans le Corps mystique, constitué par les représentants du Christ (selon une qualification qui lui est propre) et le corps universel de la religion chrétienne, c'est-à-dire les simples fidèles. Elle exige des religieux la fidélité à leur sublime vocation par l'exercice généreux des vertus et l'observation de leur règles respectives. Dans sa maternelle sollicitude, les laïcs ne sont pas les derniers. Elle leur adresse de nombreuses et vives lettres, les voulant prompts dans la pratique des vertus chrétiennes et des devoirs de leur état, animés d'une ardente charité pour Dieu et pour le prochain puisque eux aussi sont des membres vivants du Corps mystique. Or, dit-elle, « elle [c'est-à-dire l'Église] est fondée dans l'amour et elle est même l'amour.[14] »
Comment ensuite ne pas rappeler l'action intense développée par la sainte pour la réforme de l'Église ? C'est principalement aux Pasteurs de l'Église qu'elle adresse ses exhortations, dégoûtée et saintement indignée de l'indolence de beaucoup d'entre eux, frémissante de leur silence tandis que le troupeau qui leur était confié s'égarait et tombait en ruine. « Hélas, ne plus se taire ! Criez avec cent mille voix, écrit-elle à un haut prélat. Je vois que, parce qu'on se tait, le monde est détraqué, l'Épouse du Christ est pâle, on lui a enlevé sa couleur parce qu'on lui suce le sang par derrière c'est-à-dire le sang du Christ.[15] »
Et qu'est-ce qu'elle entendait par le renouvellement et la réforme de l'Église ? Certainement pas le renversement de ses structures essentielles, ni la rébellion contre les Pasteurs, ni la voie libre aux charismes personnels, ni les innovations arbitraires dans le culte et dans la discipline, comme certains le voudraient de nos jours. Au contraire, elle affirme maintes fois que la beauté sera rendue à l'Épouse du Christ et qu'on devra faire la réforme « non par la guerre, mais dans la paix et le calme, par des prières humbles et continuelles, dans les sueurs et les larmes des serviteurs de Dieu.[16] » Il s'agit donc pour la sainte d'une réforme avant tout intérieure puis extérieure, mais toujours dans la communion et l'obéissance filiale envers les représentants légitimes du Christ.
Fut-elle aussi politique notre très pieuse Vierge ? Oui, sans aucun doute, et d'une manière exceptionnelle, mais dans un sens tout spirituel du mot. En effet elle repoussait avec dédain l'accusation de politicienne que lui adressaient certains de ses concitoyens, en écrivant à l'un d'eux : « … Et mes concitoyens croient que par moi ou par la compagnie que j'ai avec moi il se fait des traités: ils disent la vérité, mais ils ne la connaissent pas et ils prophétisent, puisque je ne veux pas faire autre chose et je ne veux pas que qui est avec moi fasse autre chose que de vaincre le démon et de lui enlever la domination de l'homme qu'il a prise par le péché mortel et d'arracher la haine du cœur humain et de le mettre en paix avec le Christ crucifié et avec son prochain.[17] »
Donc la leçon de cette femme politique « sui generis » conserve encore son sens et sa valeur, bien qu'aujourd'hui on sente davantage le besoin de faire la distinction entre les choses de César et celles de Dieu. L'enseignement politique de la sainte trouve sa plus authentique et parfaite expression dans ce jugement lapidaire qu'elle a porté : « Aucun État ne peut se conserver en état de grâce dans la loi civile et dans la loi divine sans la sainte justice.[18] »
Non contente d'avoir développée un enseignement intense et très vaste de vérité et de bonté par la parole et par les écrits, Catherine voulait le sceller par l'offrande finale de sa vie pour le Corps mystique du Christ, qui est l'Église, alors, qu'elle n'avait que 33 ans. De son lit de mort, entourée de fidèles disciples, dans une petite cellule voisine de l'église de Sainte Marie sopra Minerva à Rome, elle adressa au Seigneur cette émouvante prière, vrai testament de foi et d'amour reconnaissant très ardent : « O Dieu éternel, reçois le sacrifice de ma vie [en faveur de] ce Corps mystique de la sainte Église. Je n'ai rien d'autre à donner que ce que tu m'as donné. Prends donc le cœur et tiens-le sur la face de cette épouse.[19] »
C'est donc le message d'une foi très pure, d'un amour ardent, d'une consécration humble et généreuse à l'Église catholique en tant que Corps mystique et Épouse du divin Rédempteur : c'est le message typique du nouveau Docteur de l'Église, Catherine de Sienne, pour l'illumination et l'exemple de tous ceux qui se glorifient de lui appartenir. Recueillons-le, ce message, avec un esprit reconnaissant et généreux pour qu'il soit la lumière de notre vie terrestre et le gage d'une appartenance future assurée à l'Église triomphante du ciel. Amen !
* * * * *
[1] Évangile selon saint Luc, X 21; évangile selon saint Matthieu, XI 25-26.
[2] Évangile selon saint Matthieu, XXVIII 19-20.
[3] Première épître de saint Paul aux Corinthiens, I 26-29.
[4] Évangile selon saint Matthieu, V 3-10.
[5] Première épître de saint Paul aux Corinthiens, XII 11.
[6] Première épître de saint Paul aux Corinthiens, XI 5 ; épître de saint Paul aux Romains, XII 8 ; première épître de saint Paul à Timothée, VI 2 ; épître de saint Paul à Tite, II 15.
[7] Sainte Catherine de Sienne : « Dialogues de la divine Providence », chapitre XI.
[8] Sainte Catherine de Sienne : « Dialogues de la divine Providence », chapitre CXXVII.
[9] Sainte Catherine de Sienne : Lettre CLXXI.
[10] Sainte Catherine de Sienne : Lettre CXCVI.
[11] Sainte Catherine de Sienne : Lettre CCVII.
[12] Vatican II : Constitution dogmatique « Lumen gentium »n° 23.
[13] Sainte Catherine de Sienne : Lettre XVII.
[14] Sainte Catherine de Sienne : Lettre CIII.
[15] Sainte Catherine de Sienne : Lettre XVI, au Cardinal d'Ostie.
[16] Sainte Catherine de Sienne : « Dialogues de la divine Providence », chapitre XV.
[17] Sainte Catherine de Sienne : Lettre CXXII.
[18] Sainte Catherine de Sienne : « Dialogues de la divine Providence », chapitre CXIX.
[19] Sainte Catherine de Sienne : « Dialogues de la divine Providence », chapitre CCCLXI.

SOURCE : "Missel"

HUGUES DE CLUNY

Abbé, Saint
1024-1109
29 avril


Comme Mayeul, « il était beau, et de haute stature, atteste l’un des biographes de saint Hugues, l’évêque du Mans, Hildebert de Lavardin, qui l’avait bien connu et le vénérait. Il cumulait les prestiges du corps et les titres des vertus. » Plus tardive, la Chronologie des abbés de Cluny renchérit : «Ce n’est pas seulement par la noblesse de la chair qu’il resplendissait, mais par celle de l’esprit. Plus que ses prédécesseurs, il enrichitCluny, par sa foi et son zèle inlassables, d’édifices et d’ornements, de possessions, de moutiers et de dépendances au-delà de toute imagination.» Après quatre siècles, la majesté dont avaient rayonné sa figure et son œuvre impressionnait encore le rédacteur du Chronicon cluniacense : « Son âme adhérait tellement à Dieu que le Seigneur Jésus-Christ daigna venir en Sa personne jusqu’à lui pour le visiter. » L’éclat de sa personnalité, son envergure et ce qu’il n’est pas excessif d’appeler son génie dominent l’histoire clunisienne; ce sont eux qui ont permis de conduire sûrement et fermement la maison et l’institution qu’il avait reçues en charge à cet apogée dont il demeure inséparable dans la mémoire des générations; d’où qu’on les aborde, ils resplendissent de richesse et de force. « Prince des abbés », colonne de l’Église, il fut l’indéfectible ami de l’un des papes les plus illustres, lui aussi, qui aient siégé sur le trône de Pierre : tant il est vrai que la grandeur appelle la grandeur, et que les âmes les plus hautes ne se rencontrent et ne communient qu’à partir de leur propre niveau.
Par-delà les destins foudroyés de l’abbaye et de la congrégation clunisienne, un reflet de cette âme exceptionnelle vient baigner encore les pierres sacrifiées de la grande église qui fut, devant la face de Dieu, son témoignage, dans le même temps qu’elle traduisait, outre la splendeur de l’ordre, cette noblesse impériale dont chacun des gestes de l’abbé était imbu. Pour les clunisiens, il possédait cet avantage d’être presque un homme du pays. Sa famille était, à ce qu’il semble, originaire de Chamilly en Chalonnais, ainsi que l’a excellemment démontré l’érudit général Henry de Chizelle. A une époque indéterminée, cédant à l’appel des pays de la Loire, elle avait passé la montagne tapissée de ses «joux». Le père d’Hugues, Damas, était seigneur de Semur, ce nid d’aigle étroitement serré entre deux ravins des terrasses du calcaire brionnais; de là-haut, la vue règne sans limites sur la plaine et, dans le bleu des lointains azurs ou turquoises selon les heures, sur le défilement des monts de la Madeleine, où s’allument, le soir, les feux des prieurés d’Ambierle et de Châtel-Montagne. Descendant par sa mère des vicomtes de Brioude, Damas avait épousé Arembourg, nièce du comte Hugues de Chalon, qui était, quant à lui, l’un des personnages les plus considérables de la Bourgogne, et cette alliance donne la mesure de son rang. Il avait eu d’elle une fille, Hélie, qui épousa le duc de Bourgogne, Robert Ier. Son fils Hugues, né en 1024, avait seize ans lorsque le père mourut de mort tragique dans des circonstances mal connues, assassiné en 1040 par son gendre.
Damas, songeant sans doute à sa succession, s’était en tout cas préoccupé de donner au petit Hugues une éducation toute militaire et mondaine. Il l’obligeait, dit-on, «à monter à cheval, à pratiquer les courses du manège, à manier la lance, à se défendre au bouclier : et, qui pis est, à se faire la main aux rapines et prises de guerre». Les anciens biographes ont relevé que l’élève ne manifestait que peu de goûts et d’aptitude à ces techniques et exercices. Il semble que Damas l’ait assez vite compris, et ait préféré le confier à son oncle et parrain, Hugues Ier, comte de Chalon et futur évêque d’Auxerre, que le filleul considéra toujours comme son bienfaiteur. Il fréquenta les écoles du prieuré clunisien de Saint-Marcel, où il apprit la grammaire. Il ne semble pas qu’en ce milieu monastique, il eût d’emblée senti se préciser sa vocation religieuse. Certains biographes assurent que, dès son plus jeune âge, il avait «la mollesse et les délices» en horreur. Plus nuancé, Hildebert de Lavardin admet pudiquement que, «dans les plaisirs, il ignora les plaisirs».
Longtemps après, à l’heure cruciale où l’homme sent venir la mort et récapitule en un éclair le bilan de sa vie, Hugues lui-même confessait en toute humilité que, «pécheur entre les pécheurs, coupable et enchaîné, il avait gaspillé sa jeunesse dans le mal, par toutes sortes d’impuretés». S’agissait-il d’une exagération dans l’aveu, fréquente chez les spirituels de sa trempe? Ou bien de la mémoire et du remords, plantés comme une écharde dans sa chair, d’une adolescence à laquelle n’avaient été épargnés ni les troubles, ni les angoisses, ni les tentations de ce moment inévitable de la vie humaine, et qui ne s’en libéra qu’au prix d’une exigeante ascèse? Le conseil pris, semble-t-il, de l’oncle évêque, le jeune Hugues s’en vint à Cluny, demanda d’y être admis comme novice. Damas, de plus ou moins bon gré, se résigna; il ne pouvait alors deviner que, par ce fils, qui se vouait au service de Dieu, son prestige et sa gloire rejailliraient sur toute sa famille et traverseraient les temps. L’abbé Odilon, lui, eut tôt fait de discerner l’exceptionnelle qualité de la recrue. On raconte d’ailleurs que, dès l’entrée d’Hugues au monastère, l’un des moines, saisi d’une inspiration prophétique, s’était écrié : «O bienheureux Cluny, tu as aujourd’hui reçu un trésor plus précieux que tous les trésors!» Cinq ans après son accession au monastère, il fut ordonné prêtre selon le vœu d’Odilon; puis, devant toute la communauté consentante, l’abbé l’établit grand-prieur, «afin qu’il servît au temporel par sa prévoyance, et à l’ordre par sa discipline». Hugues avait tout juste vingt ans (1044?). Cinq années durant, il s’acquitta de cet office, lourd pour un garçon à peine sorti de l’adolescence, avec une efficience qui le préparait à la charge abbatiale.
Saint Odilon, lors de son dernier voyage à Rome en 1046, lui avait même confié son intérim. C’est alors qu’Hugues accueillit à Cluny le moine romain Hildebrand, que l’histoire allait connaître sous le nom de Grégoire VII, et qui était alors âgé de vingt-huit ans. Animés de la même ferveur, ils se lièrent aussitôt d’une amitié qui résisterait à toutes les épreuves de leurs vies, et dont la chrétienté, bientôt engagée dans le conflit du Sacerdoce et de l’Empire, allait être la première à bénéficier. Dès le retour d’Odilon, le jeune prieur fut à son tour dépêché en Allemagne, afin de rétablir entre l’empereur Henri IV et le prieuré clunisien de Payerne les bonnes relations qu’une affaire de droits régaliens avait altérées. Il réussit parfaitement dans sa mission, que vint endeuiller soudain, aux tout premiers jours de 1049, l’annonce que l’abbé venait de mourir à Souvigny. Hugues regagna Cluny en hâte. S’il n’est pas exact, comme on l’écrit quelquefois, que saint Odilon, adoptant à son tour l’usage établi par ses devanciers Bernon, Aimard et Mayeul, l’eût expressément désigné comme son successeur, les moines de Cluny crurent probablement obéir à un choix secret en élevant leur grand-prieur, son disciple et son élu de cœur, alors âgé de vingt-cinq ans seulement, à la charge suprême de la congrégation.
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L’abbatiat d’Hugues de Semur ne se confond pas seulement avec l’apogée spirituel et temporel de Cluny, comme de cette civilisation romane dans laquelle l’abbaye et sa congrégation se trouvaient engagées à plein, mais avec la vie politique et religieuse de la chrétienté d’Occident tout entière, à laquelle il fut constamment mêlé, et que, plus d’une fois même, il lui fut donné d’animer de son autorité devenue écrasante. La lutte entreprise par le Siège apostolique, en premier, pour se dégager de l’emprise impériale et assurer l’indépendance politique de l’Église, prit un tour aigu dès l’accession d’Hildebrand au trône de saint Pierre, en 1073. On était loin de l’étroite association de l’an mille, où le pape Sylvestre II encourageait de tout son poids le rêve d’un «sacerdoce impérial» ébauché par Otton III, son ami et son fils spirituel. Légat en Allemagne, Hildebrand s’était persuadé que seul un affranchissement résolu de toute servitude ou sujétion temporelles pouvait permettre la réforme indispensable de l’Église. C’est lui qui avait inspiré le fameux décret de 1059 par lequel le concile de Latran, réuni à l’initiative du nouveau pape Nicolas II, édictait, non sans courage, que l’élection papale devrait dorénavant échapper complètement au droit de regard impérial. Sa haute, énergique et ombrageuse figure s’identifiait tellement à l’idéal d’une Église épurée de la corruption financière et des intrigues politiques qu’il fut, malgré lui, porté à la succession du pape Alexandre II par un mouvement populaire que les cardinaux n’eurent qu’à ratifier.
Aussitôt, il croise le fer, condamne les simoniaques, acquéreurs et distributeurs à prix d’argent des bénéfices d’Église, jusque dans l’entourage du roi des Germains. Henri IV riposte en faisant déposer le pape par un concile d’évêques à sa dévotion. La réplique à cette insolence est foudroyante : du palais de Latran, Grégoire VII délie tous les chrétiens de la fidélité due au roi, qu’il excommunie solennellement. La terrible sentence est exécutée dans toute sa rigueur; les princes et les évêques allemands proclament à leur tour la déposition d’Henri IV. L’empereur, délaissé de tous, doit se résoudre à prendre en plein hiver le chemin d’Italie pour implorer son pardon. Il se présente devant la forteresse de Canossa en Romagne, où Grégoire VII s’était enfermé. Pieds nus dans la neige, s’étant dépouillé de tout insigne royal et revêtu de la bure de pénitent, il supplie qu’on lui ouvre, en criant son repentir. Trois longs jours durant, le pape, inflexible, interdit qu’on ouvrît les portes. Il se laissa enfin toucher, fit entrer le malheureux qui se jeta en larmes à ses genoux, le releva et, seulement alors, daigna l’absoudre.
A tout ce drame et à l’interminable attente, l’abbé Hugues avait participé. Sa position n’était guère tenable. Il était le parrain de l’empereur, et avait su utiliser sa paternité spirituelle pour tenter de diriger et, quand il le pouvait, d’infléchir un caractère apparu de bonne heure indomptable et violent. Au château de Canossa, il avait pleuré de cœur avec lui, intercédé en sa faveur. Mais c’est au côté du pape impitoyable que, certainement contre son gré intime, et déchiré d’inquiétude, il était irréductiblement demeuré, quitte à partager avec lui la responsabilité de la vie, ou de la mort que le froid quasi sibérien des monts de Calabre rendait malheureusement possible. A ce moment crucial de l’histoire de l’Église et de la papauté, que les historiens les plus objectifs sont autorisés à juger avec quelque sévérité, il rendait d’un coup au Siège apostolique tout le dû dont Cluny avait été par lui comblé. Il est vain de supputer ce qui serait advenu si la puissance clunisienne, arguant de la fidélité à ses amis, et de la simple pitié humaine, qui est tout de même une vertu chrétienne, attestée par l’épisode du bon Samaritain, avait mis dans la balance tout le poids de la reconnaissance qu’elle devait d’autre part aux rois de Germanie, l’amitié que dès l’origine, ses abbés n’avaient cessé de leur porter, et qu’entre tous, Hugues de Semur avait tenu à perpétuer. Il savait cependant, et de longue date, tout ce qui était alors en jeu. L’année même de son avènement, Grégoire VII lui avait adressé un message où il le suppliait de ne pas lui ménager son assistance : «Ne manquez pas de lui répéter, recommandait-il à son légat en France, que Nous avons plus que jamais besoin de son affection et de son dévouement. Nous lui demandons ses prières et celles de tout son monastère avec d’autant plus d’insistance que Nous Nous voyons écrasé sous une masse de soucis, dont il connaît certainement le poids.» «Du plus profond de notre affection, lui écrivait-il encore en mars 1074, Nous réclamons votre visite, qui guérira Nos angoisses : elles sont aussi cruelles qu’en sont nombreux les sujets. Chaque jour, Nous croyons succomber sous la charge qui Nous est imposée, et ne pouvons trouver nulle part de secours en ces tristes temps. Au nom du Seigneur Tout-Puissant, dites à vos frères de prier pour Nous sans cesse…» Et une nouvelle fois, en janvier 1075 : «Je voudrais, s’il était possible, vous faire connaître toute l’étendue de mes tribulations, toute l’horreur de mes angoisses, tout le poids d’un labeur incessant qui chaque jour s’augmente et me terrifie […]. Une douleur immense m’environne, une tristesse universelle.»
Parfaitement éclairé, et convaincu que l’abbaye de Cluny, drapée dans son titre de «Seconde Rome», ne pouvait à cet instant unique de sa longue histoire se désolidariser de ce Siège apostolique dont la volonté du fondateur l’avait constituée la vassale, avec toutes les obligations découlant d’un pareil statut, l’abbé opta pour la seule solution qui, à ses yeux, garantissait non seulement la survie et l’indépendance de l’Église romaine, mais celle de l’œuvre essentielle à laquelle ses prédécesseurs et lui-même n’avaient cessé de vouer le meilleur d’eux-mêmes et de leur action.
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On ne sait si l’abbé Hugues fut toujours payé pleinement de son abnégation héroïque, et de l’indéfectible attachement qu’il portait au pape de Canossa. Deux ans après cette douloureuse affaire, c’est peu de dire qu’une suite d’orages vint assombrir, heureusement pour un temps, l’intimité de leurs relations. Hugues fut accusé par le pape d’avoir favorisé successivement la retraite à Cluny du duc de Bourgogne et du comte de Mâcon, et, par là, laissé dangereusement exposées et dégarnies les provinces où s’enracinait le plus profondément l’œuvre clunisienne. Non sans une rudesse tout à fait injuste, Grégoire VII le morigéna en des termes inattendus de la part d’un pape : «Tu as reçu ou entraîné un duc dans le paisible asile de Cluny, et voilà par ta faute cent mille chrétiens sans défense!» Et il le conviait à se montrer plus circonspect à l’avenir.
Beaucoup plus grave fut la douloureuse affaire de la liturgie hispanique. Elle ne parvint pas vraiment à séparer les deux hommes, mais donne la mesure de l’inflexible autoritarisme du pape et de sa conception de l’amitié, dont il entendait bien se servir dans ce qu’il pensait être l’intérêt suprême de l’Église, beaucoup plus encore qu’il n’en espéra jamais, fort peu doué quant à l’affectivité, soutien ou consolation dans la suite d’épreuves et de tribulations dont son pontificat devait être assailli; certaines d’ailleurs, au prix d’un peu moins d’intransigeance, auraient pu sans doute être évitées. La crise rend, à cet égard, un ton étrangement moderne, et laisse une impression finale de malaise. Il est douloureux que sa leçon n’ait pas été retenue davantage lorsque l’Église issue du concile Vatican II fut secouée par un drame d’origine assez voisine, et dont les fâcheuses conséquences risquent d’être durables, mais dont beaucoup pensent maintenant qu’avec un peu plus de charité, l’on aurait pu se les épargner.
Quant au fond, ce n’est pas à mauvais escient que Grégoire VII pouvait se fonder sur Cluny pour tenter de résoudre le problème particulier que posait à l’Église hispanique l’introduction du rite romain de la messe, tel que la papauté s’employait à le généraliser dans toute la chrétienté d’Occident. La position que les abbés de Cluny Odilon, et Hugues surtout, s’étaient acquise auprès des rois chrétiens de la péninsule était en effet privilégiée. Odilon, sans doute, ne s’était encore avancé qu’avec prudence dans le difficile secteur chrétien d’outre les Pyrénées. Plus mordant, plus fort aussi de la puissance spirituelle atteinte entre-temps par son ordre, Hugues s’y engagea tout entier, et avec, d’emblée, un succès assez retentissant. Le roi de Castille, Ferdinand (1033-1065), réclama «d’être associé aux frères qui militent en l’abbaye de Cluny pour le service de Dieu et de saint Pierre». Il demandait à saint Hugues d’introduire l’observance clunisienne en l’abbaye de Sahagun, dans le royaume de León. En témoignage de sa reconnaissance, il décida de verser chaque année la somme de mille pièces d’or à Cluny. Un événement fortuit vint resserrer encore cette amitié. A la mort de Ferdinand, une guerre éclatait entre ses deux fils, Sanche, roi de Castille, et Alphonse, roi de León. Alphonse fait prisonnier par son frère, Hugues prit position en sa faveur, et lui offrit les prières de l’ordre. De fait, Sanche libéra son captif, dans des conditions que Pierre le Vénérable n’hésite pas à proclamer miraculeuses, puis mourut au combat en 1072. La même année, à l’invitation du roi Alphonse VI, l’abbé Hugues se rendait en Espagne, qu’il trouva secouée par la résistance menée de bon train, mais avec une acuité différente selon les régions, contre la volonté romaine d’abolir le vieux rite wisigothique toujours en usage.
Dès 1063, un concile d’évêques réuni à Jaca, en présence du roi d’Aragon Ramire Ier, avait décrété la suppression de la liturgie mozarabe au profit, précisément, du rite romain. Favorisée sans réserve par Cluny, l’adoption de la liturgie nouvelle ne rencontra en Aragon qu’une opposition sporadique, mais celle-ci, en 1074, n’avait pas encore cessé tout à fait. En Catalogne, malgré l’action décisive de la comtesse Aumode de la Marche, épouse de Raymond Bérenger, les évêques la refusèrent bonnement en 1064, et il fallut trois ans pour l’imposer. En Castille, ce fut bien pis encore, et les moyens employés par la papauté pour parvenir à ses fins relèveraient davantage de la chronique scandaleuse que de la pure spiritualité. Au concile tenu à Mantoue en 1064, l’évêque d’Avila avait, avec ceux de Calahorra et d’Huesca, défendu vigoureusement la liturgie espagnole traditionnelle, protestant contre l’insinuation qu’elle était teintée d’hétérodoxie, et d’adoptianisme en particulier. La résistance castillane était animée notamment par la deuxième épouse du roi Alphonse, Inès, fille du duc d’Aquitaine Guillaume VI (alias VIII), qu’encourageait non moins ouvertement le prieur clunisien de Saint-Isidore de Dueña, Robert, ancien chambrier de l’abbaye. En 1080, le concile de Burgos rejeta purement et simplement la réforme romaine.
L’abbé Hugues, par tempérament, et selon ce qu’on discerne de l’esprit clunisien, semble avoir été partisan de la temporisation. Le pape Grégoire VII lui donna l’ordre de destituer le prieur indocile et de lui infliger la pénitence qu’à ses yeux il méritait; le roi de Castille devait être averti que s’il persistait dans son opposition, il encourrait l’excommunication. Assez laidement, le pape n’hésitait pas à insinuer qu’en cour de Rome, l’abbé de Cluny ne comptait pas que des amis, et que lui, le pape, en savait plus là-dessus que, par charité, il ne consentait à en dire : «Sans vouloir vous dire tout, je puis vous avouer que tous les frères dont Nous sommes entouré deviendraient vos pires ennemis, n’étaient les bonnes raisons que Nous leur alléguons à votre propos.»
L’insinuation dut retentir douloureusement au cœur de saint Hugues : on ne pouvait plus crûment laisser entendre que la prodigieuse expansion de Cluny, le prestige personnel dont son chef était auréolé, l’indéfectible soutien que l’ordre apportait à la papauté provoquaient chez certains membres de la cour romaine des sentiments tout autres que l’admiration, la déférence et l’amour. En évoquant ainsi les ragots et les jalousies dont l’abbé, jusqu’en si haut lieu, avait à pâtir, Grégoire VII savait frapper au point sensible. S’il ne s’agissait d’un sujet aussi grave, on pourrait assurer que c’était de méchante, mais bonne politique. Exploitant son avantage, le pape menaçait de «passer lui-même en Espagne pour prendre en personne les mesures sévères et impitoyables contre le prieur Robert», au cas où le supérieur hiérarchique direct de celui-ci persisterait à atermoyer. Quant à la reine Inès, on découvrit un artifice ingénieux pour l’éloigner de son royal époux. Elle était mariée depuis six ans lorsqu’on s’aperçut qu’elle était parente de la première femme d’Alphonse VI, Agathe, fille de Guillaume le Conquérant : motif suffisant, aux yeux du pontife, pour la qualifier de «femme incestueuse», capable au surplus de «faire apostasier même les sages», et exiger sa répudiation. Comme, après six années, elle n’avait donné au roi aucun héritier, ce dernier se prêta de bonne grâce à la combinaison, et l’on croit savoir que, sur requête du douteux abbé clunisien Bernard de Sahagun, saint Hugues ne fut pas étranger au remariage d’Alphonse VI avec la propre nièce de l’abbé de Cluny, Constance, fille du duc de Bourgogne, Robert, et d’Elvis de Semur. Les choses purent dès lors être menées rondement. Bernard de Sahagun obtint en récompense de ses interventions le nouvel archevêché de Tolède (1085), et le roi, incité par Constance, ordonna l’entrée en vigueur du rite romain dans tout le royaume, à l’exception de quelques églises de Tolède, précisément, où la liturgie «gothique» demeurait, par bienveillance, autorisée.
En 1090, c’est dans une ambiance tout apaisée que saint Hugues retournait en Espagne. A l’occasion de ce voyage, Alphonse VI, enrichi par les progrès de la Reconquista, le récompensa de ses bons services en doublant le tribut que son père Ferdinand s’était engagé à verser à l’abbaye de Cluny. De cet apport inespéré, le chantier de la grande église abbatiale, entrepris deux ans auparavant, reçut évidemment une impulsion nouvelle. Bien qu’il soit impossible d’en chiffrer l’énorme financement, il apparaît qu’aussi longtemps que le tribut fut versé, les travaux purent être poursuivis. Quand le petit-fils d’Alphonse VI, Alphonse VIII, qui fut fait roi de Castille en 1126, décida de le supprimer, force fut de les abandonner, et il n’y a sans doute pas d’autre explication à l’interminable stagnation de l’entreprise du narthex, qui ne fut terminé qu’au XIVe siècle. La crise financière qui, dès l’avènement de Pierre le Vénérable, commence de secouer l’ordre de Cluny, n’en fut pas diminuée, et c’est pour tenter d’obtenir le rétablissement de l’aide espagnole qu’en 1141, le grand abbé s’était rendu auprès d’Alphonse VIII, dont il n’obtint d’ailleurs que de bonnes paroles et une donation de monastère, compensation tout à fait insuffisante.
Que durant toute cette longue crise, les moyens adoptés n’eussent pas été vraiment à la hauteur des objectifs assignés, nul aujourd’hui n’en saurait douter. Mais qu’il y ait eu aussi une part de diplomatie active dans la conduite, difficilement défendable selon l’apparence, du pape Grégoire VII, c’est ce que prouve une autre lettre, par laquelle, en ce même temps, il assurait le roi de Castille qu’Hugues et lui-même marchaient «dans la même voie, les mêmes sentiments, le même esprit»! Il n’empêche que Grégoire VII accueillait encore, dans un tout autre secteur, une plainte émanée de l’évêque de Mâcon, à propos d’empiétements dont l’abbaye se serait rendue coupable sur certains droits épiscopaux. Il enjoignit vivement à l’abbé de «terminer selon la justice une querelle dont il ne voulait plus voir rien subsister». Cette position ambiguë du Pontife suprême en l’affaire, loin d’améliorer la situation, ne pouvait que l’aggraver. Il advint en effet qu’une bande armée à la solde des chanoines mâconnais, trop empressés, on l’imagine, à soutenir la cause de leur évêque, attaqua et molesta le légat pontifical dépêché pour résoudre le conflit. La mesure était comble. Un concile présidé par le légat condamna l’évêque de Mâcon et ses clercs. Il n’en fallut pas moins pour ouvrir enfin les yeux du pape; ses préventions tombèrent d’un coup : non seulement il intervint en personne pour que l’évêque se pliât à la sentence, mais au concile tenu à Rome, l’année suivante, pour confirmer l’excommunication portée contre l’empereur Henri IV, il tint à rendre le plus solennel hommage qu’un pape eût jamais décerné à Cluny et à son œuvre spirituelle. Les pères du concile approuvèrent à l’unanimité le chef de l’Église, et saint Hugues, présent à la session, en fut réconforté.
Cet éloge public balayait l’amertume d’hier, et l’abbé recueillait le bénéfice de son comportement exemplaire; durant toutes ces crises répétées, où déferlaient dans l’entourage pontifical calomnies, injustices, commérages et incompréhensions, sa bouche ni sa plume n’avaient pas exhalé la moindre plainte. Dans l’intérêt supérieur de l’Église, il acceptait de courber la tête, donnant aux siens et au monde l’exemple insigne de l’abnégation, du renoncement et de l’humilité. Sa récompense fut qu’aux dernières années, le pape Grégoire VII, plus étroitement que jamais, allait s’appuyer sur lui comme sur le plus sûr et le plus constant des soutiens; il le qualifiait de «vénérable abbé», d’«homme grave et illustre». Lorsqu’en 1083, Henri IV, qui n’avait pas oublié Canossa, vint assiéger Rome et bloquer le Souverain Pontife au château Saint-Ange, Hugues une fois de plus accourut, tenta de s’interposer en faisant entendre au roi la nécessité d’une soumission sincère. Le pape refusant tout accommodement, il s’inclina, et participa même au concile que, sous la menace allemande, Grégoire VII tenait au Latran pour proclamer son droit. Ce fut leur adieu. Le 25 mai 1085, le grand pape s’éteignait à Salerne, exilé mais invaincu, en murmurant : «J’ai aimé la justice et haï l’iniquité.»
L’union ainsi scellée, dans la lutte, le sacrifice et le renoncement, fut confirmée par l’élection à la papauté de l’abbé Didier du Mont-Cassin, qui prit le nom de Victor III. Aucun choix ne pouvait être plus agréable à Cluny. Hugues, en 1083, avait voulu visiter le Mont-Cassin, où Didier l’avait reçu avec effusion. Durant plus de cinquante années, le Saint-Siège et l’ordre clunisien allaient demeurer liés par une intimité cordiale, une unité d’esprit et d’action qui permit d’assurer la continuité de l’œuvre de réforme entreprise avec tant d’énergie par Grégoire VII, puis, lorsque survint le schisme d’Anaclet, de concourir puissamment à la victoire du pape déclaré légitime, Innocent II. Ce fut à Cluny une heure grandiose lorsque le deuxième successeur de Grégoire VII, le clunisien Urbain II, s’en vint solennellement, le 25 octobre 1095, consacrer le maître-autel de la nouvelle église abbatiale que saint Hugues, sept années auparavant, avait fait entreprendre. Il en profita pour décerner à Cluny un vibrant éloge, affirmant en particulier qu’entre les nombreux motifs qui l’avaient incité à visiter les Gaules, «le premier et le principal avait été le désir de réjouir de Sa présence ce lieu et cette congrégation qui lui étaient tout spécialement fraternels, de les assister par Sa venue et Ses paroles, de travailler à leur utilité et leur bien-être».
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L’évocation des liens particuliers qui unissaient le Saint-Siège à la congrégation de Cluny et l’attestation que l’abbaye fondée par le duc Guillaume avait pleinement accompli les objectifs qui lui avaient été assignés ne pouvaient qu’impressionner et réjouir l’une et l’autre partie. L’expansion de l’ordre, sous l’abbatiat de saint Hugues, peut être à bon droit qualifiée de foudroyante, et il faut bien reconnaître que les raisons d’un tel essor demeurent, humainement et historiquement parlant, assez mystérieuses. A la mort de saint Odilon, la congrégation clunisienne est encore de dimensions tout à fait moyennes, avec ses soixante-cinq «celles», qui, par rapport au début de son abbatiat (trente-sept), ne représentent qu’un accroissement relativement modéré; quelques-unes de ces affiliations étaient, il est vrai, de première importance. Mais qu’en quelque cinquante années, l’abbaye de la Grosne se trouvât à la tête d’un «empire» d’environ deux mille prieurés, dont plusieurs anciennes abbayes, et, selon les estimations les moins aventureuses, d’une vingtaine de milliers de moines répartis à travers toute la chrétienté, il y bien là de quoi déconcerter l’histoire.
Il n’est pas moins certain non plus qu’une pareille puissance portait en soi les germes de la faiblesse. Une organisation aussi étroitement centralisée, qui ne tolère à la tête de cette machine énorme qu’un unique abbé, celui de Cluny, n’était pas seulement lourde de périls politiques et institutionnels; en soi, elle constituait, il faut le redire, une entorse au principe même de la Règle de saint Benoît, et l’on peut à bon droit s’étonner que le génie de saint Hugues, qui en fut le principal auteur (ou la victime!), n’en ait pas mieux perçu le danger. La Règle bénédictine n’est pas stricto sensu, on le sait, le manuel de gestion d’une communauté monastique, mais, selon son rédacteur lui-même, un «petit précepte de début» d’élévation spirituelle. L’abbé-père est comptable et responsable du salut individuel de chacune des âmes qui lui sont confiées, et dont il aura à répondre devant Dieu; ce qui revient à dire qu’il doit les connaître une par une. Cette paternité absolue ne peut donc être efficace que si l’abbé a en charge une communauté d’effectif modique (celle qu’avait en vue le fondateur ne dépassait pas les douze membres); elle le demeurait si l’effectif restait contenu dans les limites de la centaine environ, groupé en un seul lieu. Si l’effectif atteignait plusieurs milliers disséminés en une quantité de maisons, il saute aux yeux que l’autorité directe de l’abbé sur chacun des membres devenait radicalement impossible.
La seule solution eût été que chaque fondation prît à sa tête un nouvel abbé doté de la plénitude des pouvoirs spirituels, c’est-à-dire, en un mot, qu’elle s’émancipât de l’abbaye mère, quitte à conserver avec elle des liens justifiés de reconnaissance et d’affection, comme feront les abbayes cisterciennes. Mais Cluny — et saint Hugues en particulier — ne l’entendait aucunement de cette oreille, et ne confia jamais ses fondations qu’à des «prieurs», dont les fonctions, le prestige et l’autorité spirituels n’avaient rien de comparable à ceux d’un abbé. D’où ce paradoxe que l’abbaye de Cluny, foyer resplendissant, non seulement du «réchauffement» du monachisme occidental, mais de la réforme bénédictine en particulier, ne fonda ses destins, au bref instant de l’apogée, que sur une interprétation abusive de la Règle qu’elle entendait appliquer et propager! Les cisterciens Etienne Harding et Bernard de Clairvaux ne se firent pas faute de le mettre en évidence, et la Charte de Charité par laquelle ils s’unirent organisa leur congrégation naissante sur d’autres bases. Il est certain que le déclin de Cluny procède avant tout de cette cause capitale, même si elle a échappé le plus souvent aux historiens.
Ceux-ci ont bien davantage reproché à l’abbé Hugues, comme une manifestation de démesure et d’orgueil, l’expression monumentale de cette centralisation que représente la grande église entreprise sur son ordre en 1088. L’abbé, de fait, avait voulu qu’elle s’imposât comme la preuve et le symbole majestueux de la congrégation qu’il avait tant contribué, pour sa part, à réunir autour d’elle. Avec les bâtiments du monastère, tels qu’Odilon les avait laissés, et même avec l’église de 948-981, où, jusqu’à elle, s’était entassée une communauté forte de plusieurs centaines d’hommes, religieux de chœur, novices, convers et serviteurs, sans compter les hôtes, la disproportion est certes écrasante. Il semble que l’abbé constructeur ait été le premier à pressentir les critiques futures, et à se prémunir contre elles. On expliqua que, pour le décider, il n’avait rien fallu de moins qu’une intervention de saint Pierre en personne. Apparaissant à l’ancien abbé de Baume, Gauzon, qui terminait ses jours à Cluny dans une demi-retraite, l’apôtre lui fit voir l’incommodité des offices liturgiques et le désordre qui en résultait. Ce fut lui qui, déroulant et croisant des cordeaux, indiqua au vieux moine les dimensions qu’il avait prévues; il lui recommanda «de bien se les graver en mémoire ainsi que le schéma». Il alla jusqu’à user d’une manière non dénuée d’humour, en promettant à l’abbé Hugues, si celui-ci différait d’obéir, de transférer sur lui les infirmités dont Gauzon était pour lors accablé. Résister ou seulement tarder, c’était contrevenir à l’ordre formel du saint patron de l’abbaye, et l’abbé n’en eut garde : tel est du moins le raisonnement de son premier biographe, Gilon.
Il faut cependant relever que, s’il prit soin que la nouvelle église fût la plus magnifique et la plus vaste de toute la chrétienté (dessein d’émulation tout à fait conforme à la psychologie religieuse de l’époque romane, et même à celle des évêques commanditaires des premières cathédrales gothiques), la longueur de l’édifice n’excéda que d’assez peu les dimensions couramment appliquées. Peu avant 1080, les clunisiens avaient été introduits, pour un temps, à Saint-Sernin de Toulouse; ils avaient pu y constater l’ampleur du chantier de la nouvelle basilique, qui venait de s’ouvrir : trois cent cinquante-neuf pieds, soit cent quinze mètres environ de long, une hauteur sous voûte prévue de vingt-deux mètres cinquante. Cluny ne dépassa que de peu cette longueur avec ses cent vingt-cinq mètres en œuvre; le chiffre fut, il est vrai, porté à plus de cent quatre-vingt-sept mètres par la construction du narthex, qui, elle, s’éternisa. Il n’est pas possible de préciser si l’adjonction de ce porche, grand à lui seul comme une église, résultait du programme primitif, mais elle complétait trop bellement le plan général pour qu’il soit interdit de le penser.
Les deux innovations les plus audacieuses étaient, d’une part l’adoption d’un plan en croix archiépiscopale, soit à double transept, d’autre part l’élévation inusitée de la nef. Comme à Saint-Sernin, un double collatéral encadrait le vaisseau principal, que concluait un admirable sanctuaire délimité par huit colonnes hautes et minces, à chapiteaux magnifiquement historiés, et entouré par un déambulatoire semi-circulaire sur lequel étaient greffées cinq absidioles rayonnantes; deux chapelles de même plan s’élevaient sur chacun des croisillons des transepts, à l’Est. Quatre forts clochers devaient conférer à la silhouette extérieure une imposante majesté. Quant à la voûte, l’adoption de l’arc et du berceau brisés, toute nouvelle à pareille échelle, permit de la lancer à une hauteur qui jamais n’avait été atteinte : trente mètres; et sous les clochers, les coupoles montaient à trente-trois mètres. Par une meilleure accommodation de la hauteur à la longueur, les architectes avaient su éviter l’allure de boyau trop allongé que l’église eût risqué de présenter; et pour remédier à l’effet disgracieux qu’aurait offert une trop large surface de mur nu au-dessus des grandes arcades du rez-de-chaussée, ils appliquèrent sur la paroi une galerie d’arcatures inspirées de l’antique, et qui l’animaient en y réfléchissant la lumière, comme les murs d’une cathédrale multiplient et répercutent de travée en travée les accords du grand orgue.
Chef-d’œuvre de tectonique, l’église de saint Hugues n’était pourtant pas cette débauche de luxuriance ornementale qu’on a trop souvent laissé croire. Le moignon du grand transept Sud encore en place, les rares documents figurés antérieurs à l’abominable destruction, les reconstitutions stupéfiantes du professeur américain Conant montrent bien clairement que ses décors se trouvaient comme noyés et aspirés dans la structure générale qu’ils avaient mission de souligner, aux emplacements sensibles, d’un chaud et discret contrepoint. Si hasardeux qu’il soit d’imaginer aujourd’hui cette superbe figure abolie, on peut sans témérité penser que les dix chapiteaux du sanctuaire, sauvegardés par miracle, étaient à la fois les plus beaux et, semble-t-il, les seuls historiés. Ceux du transept subsistant, les rares débris exhumés de la nef et, tout récemment encore, du narthex montrent de superbes réseaux de feuillages, des rosaces et des médaillons, des thèmes zoomorphiques purement décoratifs. Le grand portail de la façade lui-même, flanqué de deux petites portes fort simples, valait plus encore par la sobriété de sa composition que par sa richesse iconographique. Tel quel, le portail demeurait très en-deçà des beaux portails ouvragés de Toulouse, de Moissac, et même de Compostelle, qui lui sont à peu de chose près contemporains; à plus forte raison, des façades entièrement sculptées du Poitou et de l’Aquitaine. Les vides et les champs nus l’emportaient, en fin de compte, largement sur les surfaces décorées, et ce n’est pas, il faut bien l’admettre à moins d’injustice ou de parti pris, cette église, dans sa perfection rationnelle, qui pouvait prêter le flanc aux attaques qu’un saint Bernard s’apprêtait à porter contre le luxe excessif des cloîtres.
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Une entreprise aussi considérable, menée avec une célérité qui frappa d’admiration tous les contemporains, n’était en tout cas possible qu’au prix d’énormes dépenses. La congrégation clunisienne ne manquait certes pas de ressources, mais le financement ne fut assuré, en définitive, que par l’or espagnol, régulièrement versé dans les caisses de l’abbaye, puis par les apports anglais qu’évoque Pierre le Vénérable. Cependant, les éloges que font de la grande œuvre les biographes de saint Hugues sont, à proprement parler, accidentels et marginaux. La leçon générale que tous retiennent de son abbatiat est, pour ainsi dire, strictement inverse. Les termes qui reviennent le plus souvent sous leur calame ne sont pas ceux de «grandeur», de «majesté» ou d’«éclat»; au contraire, le portrait spirituel et moral qu’ils s’ingénient à brosser glisse insensiblement de la stature physique, qui, c’est un fait, en imposait, à des traits de caractère qui sont exactement aux antipodes, et que le testament spirituel de saint Hugues, trop méconnu, a pourtant gravés dans l’airain.
Il est bien évident qu’il émanait de la personnalité du grand abbé un rayonnement tel que ceux qui l’approchaient en étaient comme soulevés au-dessus d’eux-mêmes. Ce prestige, cependant, n’était pas le fait de la seule présentation extérieure. Il ne paraît pas, en particulier, que saint Hugues se fût imposé jamais par l’éloquence de sa parole; un sermon conservé de lui sur saint Marcel, évêque de Chalon, est d’une extrême banalité. Mais il apparaissait à tous que la présence de Dieu vivait en lui et rayonnait de ses gestes. En 1055, lors d’un séjour d’Hildebrand à Cluny, le futur pape avait soudain vu le Christ en personne se tenir debout auprès de l’abbé, comme pour l’assister dans sa conduite et ses dires. Dix ans plus tard, en plein concile d’Autun, plusieurs des prélats réunis purent observer une colombe blanche, signe de l’Esprit-Saint, qui se posait sur sa tête. Le prodige est à rapprocher du miracle fameux de saint Grégoire, qu’une colombe blanche avait pareillement visité tandis qu’il célébrait la messe.
Cette présence spirituelle, que maints indices plus discrets manifestèrent au long d’un abbatiat de soixante années, suffit à expliquer que l’abbé de Cluny ait traversé tant d’honneurs sans en être grisé, y trouvant au contraire le motif d’une humilité plus ardente encore. On aurait dit qu’il renchérissait sur la tendresse d’Odilon de Mercœur. Le mouvement de son cœur lui suggéra de fonder dès les débuts de son abbatiat le premier monastère féminin de la congrégation. Il avait été frappé, en effet, de constater combien il était malaisé, pour les femmes «désireuses de servir Dieu en renonçant à la vie du monde, de rencontrer ce séjour convenable. Et il lui apparut qu’il ne déplairait pas à Dieu, mais obéirait au contraire à Sa volonté», en leur offrant «la même faculté que des hommes et des pécheurs avaient pu s’acquérir». Dès 1055, il fondait, sur les terres de son patrimoine, le prieuré de moniales de Marcigny en Brionnais, auquel il voua ses meilleurs soins. Au spirituel, il dosa judicieusement la souplesse et la sévérité des observances; il n’accepta pas que les religieuses eussent le droit de sortir de la clôture, de manière qu’à leur retour, disait-il plaisamment, «elles ne se retrouvent pas semblables de cœur à la femme de Loth»! Elles observèrent tellement le précepte à la lettre que, lors d’un incendie qui se déclara quelques années plus tard dans les locaux du monastère et prit vite une tournure menaçante, elles se refusèrent obstinément à les quitter; mais il ne négligea rien pour leur assurer la plus digne demeure, non pas tant pour leur confort personnel que pour manifester la gloire de Dieu par les formes extérieures du culte.
A Cluny même, il entendit que l’ensemble des bâtiments hospitaliers s’ordonnât autour d’une église dont Kenneth Conant a reconstitué les plans, et qu’il dédia à Sainte Marie, Mère de Dieu. Il avait en effet pour Elle le même culte filial et admiratif que ses prédécesseurs. On exposa longtemps près de l’autel matutinal de la grande abbatiale une statuette mariale en ivoire, que les flots lui avaient miraculeusement apportée tandis qu’il s’en revenait de Rome par la voie maritime. Mais de ces sommets, tous les biographes ont noté que sa charité s’étendait comme d’instinct aux plus faibles : «Il se penchait, écrit l’un d’eux, avec d’autant plus d’humilité sur les plus indigents.» Un prêtre dont Hugues venait de guérir le frère lui fit un jour, en termes presque identiques, ce splendide hommage, qui a la concision d’une inscription lapidaire : «Je vois, très saint père, que l’amour de Dieu dilaté en vous a tant augmenté le sein de votre miséricorde, que les plus petits y trouvent place avec les plus grands.» Et l’épitaphe qui fut gravée sur son tombeau lui décerne les beaux titres d’«espérance des pauvres» et de «port des malheureux». Ayant remarqué que pour les novices de l’ordre, la nourriture était mesurée plus chichement qu’aux profès, il fit abolir cette discrimination mesquine et injuste : le travail ne leur manque pas plus qu’aux autres, déclara-t-il; il est normal qu’ils soient nourris de même!
Il avait la miséricorde spontanée. L’intendant de l’abbaye, inquiet de ses largesses, qui compromettaient l’équilibre de la maison, s’entendit rappeler à l’ordre : «Nous n’entrerons pas dans la cité avant que le champ que nous semons n’ait porté ses fruits, et ne rende plus qu’il n’aura reçu.» «Il étincelait de charité», observe le moine Gilon. Chaque dimanche, il lavait lui-même les pieds des pauvres qui affluaient à l’abbaye. Et il eut, lui aussi, son miracle du lépreux. En Gascogne, ayant rencontré sur sa route l’un de ces misérables «exclus», il l’étreignit de ses mains et le consola. Comme le lépreux grelottait de froid, le saint abbé se débarrassa de sa pelisse et l’en vêtit. Aussitôt, rapporte le biographe, le lépreux fut guéri.
Sa générosité n’avait cependant rien de formaliste, de théorique, de purement verbal (celle-là est facile), ni, à plus forte raison, de «publicitaire». Tout cas d’espèce la trouvait attentive. Ainsi, l’un de ses moines étant tombé lépreux, l’abbé eut-il la délicatesse de lui faire aménager une petite cellule spéciale à l’angle de l’infirmerie. La leçon première de cette vie, qui éclabousse toutes les autres, transparaît des consignes privées qu’il donnait à l’abbé du monastère clunisien de Sahagun, lorsque celui-ci fut promu à l’archevêché de Tolède : «Souvenez-vous de fonder votre vie et votre conduite sur la piété, l’humilité, la compassion, la largesse : bref, sur la pratique de toutes les bonnes œuvres, et de vous y confier.» On la trouve, plus développée encore, dans le triple message qu’avant de mourir, il tint à adresser à ses chères moniales de Marcigny, à ses successeurs et à l’ensemble de la congrégation clunisienne sous la forme d’un testament, le seul après celui de Bernon, et beaucoup plus explicite encore, qu’ait conservé l’histoire des grands abbés de Cluny. Aimer Dieu, s’aimer les uns les autres, pratiquer la bienveillance mutuelle et l’amour, comme, toute sa vie, il s’était appliqué à le faire, telles furent ses ultimes consignes.
Il faudrait citer tout au long ce document exceptionnel, révélateur de la psychologie et de la spiritualité les plus profondes du bâtisseur de la merveille clunisienne, comme il l’est aussi, incidemment, de ce qu’il faut bien appeler l’ambiguïté statutaire de la congrégation, dont il semble, parvenu au terme de sa course, avoir eu la conscience aiguë. En peu de lignes, mais d’une densité extrême, tout y est dit, à commencer par un exemplaire aveu de culpabilité, comme seuls les plus grands saints sont capables de le formuler, devant la face de Dieu qui les attend : «Moi, pécheur entre les pécheurs, coupable et enchaîné durant ma jeunesse que j’ai gaspillée dans le mal, par toutes sortes d’impuretés, Il a daigné me revêtir de l’habit de la sainte religion et m’agréger au troupeau de ce monastère, où nos pères et nos frères m’ont, par une disposition de Dieu, élu comme berger de ces ouailles. En étais-je pourtant indigne, et vivais-je dans les lâchetés de l’irréligion! Ai-je assez protesté! Pour tout dire, ils ont imposé ce fardeau à mon col.» Mais, dans cet exercice redoutable, il trouve encore à s’accuser : «Plus s’accroît le chiffre de nos maisons et de nos religieux, plus m’envahit une lourde crainte, moi pécheur, à considérer leurs défaillances, à moins que par l’intercession de vos aumônes et de vos prières, la grande pitié de Dieu ne daigne concéder merci à mon âme. L’étendue de ma culpabilité se définit en quelques mots : lié par mes propres fautes, qui sont nombreuses et lourdes, devrai-je donc, en présence de Dieu, rendre compte des négligences de tant de ceux qui me furent confiés?» Sans doute, le reproche principal qu’il s’adresse, et qu’il considère comme une «défaillance», est de «les avoir tenus sans fermeté». Ce n’était pas défaut d’autorité; quelques lignes plus loin, l’explication suprême est donnée en toutes lettres, et elle est, à proprement parler, confondante : «Selon que Dieu m’en avait confié le mandat, je me suis appliqué moi-même à vous aimer : je vous ai traités avec mesure, je vous ai embrassés comme mes fils chers. Si j’ai, dans l’ordre de cette tendresse, péché en quelque manière, que Dieu me pardonne.»
«Par le même Dieu et Notre Seigneur», il adressait aux abbés ses successeurs une adjuration comparable, leur demandant de traiter «avec bienveillance et charité paternelles ceux qui leur seraient soumis, de les aimer». Il leur confiait trois des fondations de l’ordre, parmi les plus fragiles ou vulnérables, auxquelles ils le savaient particulièrement attaché : Berzé, Saint-Hippolyte, et surtout le prieuré des moniales de Marcigny, qui avait un besoin spécial de leurs attentions. A celles qu’il n’hésite pas à dénommer, avec «une affection paternelle», «ses très douces filles et sœurs très aimantes», il avait d’ailleurs adressé préalablement un émouvant message, où il les assurait que «du jour où, prévenu et assisté par la clémence divine, il avait fondé ce lieu, il avait ressenti et éprouvé avec la plus extrême évidence que la propitiation et une pieuse ferveur régnaient là». Il se réjouissait de l’accroissement des effectifs, «venus de partout comme un beau troupeau de brebis, ou comme un essaim de colombes blanches». Il leur enjoignait de n’accomplir jamais que sous le regard de Dieu les vertus «de charité, d’humilité, de patience, d’obéissance et de sainte componction». Une seconde lettre de ton analogue était, outre la clause testamentaire elle-même, destinée aux abbés qui viendraient après lui. «Autant qu’il a été en mon pouvoir, reconnaissait-il, ma sollicitude paternelle et ma bienveillance ne leur ont pas manqué.» A vous, maintenant, «de vous faire les suppléants du père et du procureur qu’elles auront perdu […]. C’est à votre miséricorde que j’en appelle à la place de la nôtre, et c’est votre miséricorde que j’invoque au lieu de la nôtre […]. Que leur vie soit religieuse, ordonnée, riche toujours de cette discipline qui n’est pas nécessaire aux femmes seulement, mais aux hommes» aussi : rappel nécessaire, à la veille de la première crise grave qui allait secouer la congrégation sous l’abbatiat du successeur immédiat d’Hugues de Semur.
Et c’est par une solennelle bénédiction que se concluait cette véritable «Charte de la Charité clunisienne» constituée par le testament lui-même. «Que le Dieu Tout-Puissant vous absolve comme nous-même, de tous vos péchés passés, présents et à venir. Qu’Il vous absolve, le Père Tout-Puissant, le Fils Tout-Puissant, l’Esprit-Saint Tout-Puissant, Dieu seul en trois Personnes […]. Par les mérites et les prières de la Très Bienheureuse Marie Mère de Dieu, des saints apôtres Pierre et Paul, à qui le pouvoir de lier et de délier a été concédé, par l’intercession de tous les saints, qu’Il vous conduise, et nous conduise à la vie éternelle, où nous puissions, vous et moi, les uns pour les autres, mériter de jouir à jamais de la béatitude. Par la grâce de Celui qui, étant Dieu, vit et règne dans la perfection de la Trinité, pour l’infinité des siècles.»
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La nuit de la Nativité 1108, le dernier Noël qu’Hugues de Semur célébra sur la terre, il eut une vision de la «Mère de miséricorde». Le dimanche des Rameaux suivant, Elle revint lui annoncer que sa mort était proche. Le Jeudi Saint encore, il tenait chapitre; il présida, le Samedi, à la bénédiction du cierge pascal. Le mardi de Pâques, il eut une défaillance, et mourut le mercredi, après avoir reçu le viatique en pleine lucidité. Son dernier mot fut : Bénédicte. A l’instant de sa mort, toute l’abbaye fut ébranlée d’un tel fracas, par les gémissements de douleur des moines, qu’on aurait cru qu’elle s’effondrait. On exposa son corps «devant l’autel de la douce Médiatrice : lui, son dévot émérite, tout comme s’il dormait dans le sein de sa mère». «Notre seule consolation, dit son biographe, était de savoir que, jamais plus, nous ne manquerions du suffrage de ses prières.» Et le prieur clunisien de Saint-Denis de Nogent déclara, peu après, qu’il avait eu la vision de l’abbé Hugues donnant à son successeur cette dernière recommandation, qui le résume tout entier : «Gardez les trésors de l’humilité et de l’innocence; avec miséricorde, pourvoyez aux nécessités de tous comme si elles étaient les vôtres.»
Humilité, innocence, miséricorde : «Ce qui est grand, observe encore Gilon, ce n’est pas de ne point posséder de richesses, mais de les mépriser au nom du Christ.» Grégoire VII aimait à appeler son ami «le doux tyran», car il le voyait «comme un lion pour les cruels et comme un agneau pour les doux, sachant épargner les humbles et châtier les superbes». Un tel témoignage, de la part de celui qui n’avait pas hésité à le malmener, parfois si cruellement, ne vaudrait-il plus pour le temps d’aujourd’hui? Car à ce point, la grandeur n’échappe pas seulement aux contingences du monde, elle en résout l’amertume dans un miroitement de lumière et inonde de joie tous ceux qu’elle touche de son aile. «Maintenant, proclamait Gilon, qui avait eu le privilège de vivre dans la familiarité de saint Hugues et en demeurait ébloui, je sais ce que c’est que d’avoir habité sur cette terre le royaume des cieux.» Par là-même, il n’est plus du tout excessif de le constater, le Cluny de saint Hugues avait comblé, bien avant la lettre, l’une des revendications fondamentales de la génération d’aujourd’hui, si acharnée à les émettre et les défendre : on veut dire les droits de l’homme, les vrais, ceux qui ont pour fondement les droits de Dieu sur la terre, et les devoirs que l’homme est convié à Lui rendre, afin d’y retrouver, s’il est encore permis de l’espérer, le trésor perdu de sa paix.

Raymond Oursel : Vie des saints abbés de Cluny, de Bernon à Pierre le Vénérable – 910-1156.